9 NOVEMBRE – 28 NOVEMBRE 2021

De Hanokh Levin
Texte français, Laurence Sendrowicz. Paru aux éditions THEATRALES

Avec Christian Gregori, Françoise Courvoisier et Julien Tsongas 
Mise en scène Françoise Courvoisier, avec la collaboration de Julien Tsongas
Lumière Rinaldo Del Boca. Son Nicolas Le Roy. Photos Daniel Calderon

Horaires
Mardi 20h • Mercredi, jeudi, samedi 19h • Vendredi 20h30 • Dimanche 17h
Relâche lundi

SYNOPSIS

Je sais que chez vous non plus, c’est pas la joie. Mais vous au moins, vous pouvez vous aboyer dessus. Moi, je n’ai personne sur qui gueuler !
Gounkel, le voisin, Acte IV

Le titre, on l’aura compris, fait allusion à la vie conjugale. Lors d’une insomnie, Jonas décide de faire le ménage dans sa vie. Il commence tout simplement par éjecter sa femme du lit…
De l’effet de réel à la farce burlesque, il n’y a qu’un seul pas que Hanokh Levin n’hésite pas à franchir. Mais la satire n’en est pas moins caustique… Quand il n’aborde pas de sujets politiques, l’auteur israélien excelle à mettre en scène les aspirations et les désillusions du couple, où l’un comme l’autre se retrouvent coincés dans une interdépendance sans issue.
Né à Tel-Aviv en 1943, Hanokh Levin est mort en 1999. Il est l’auteur d’une œuvre dramatique considérable, qui comprend des pièces de théâtre, des sketchs, des chansons, de la prose et de la poésie.

Production Les Amis – Le Chariot

 

SCÈNES MAGAZINE

UNE LABORIEUSE ENTREPRISE, Rosine Schautz, 1er novembre 2020

Gounkel, le voisin solitaire, vient quémander un cachet d’aspirine au milieu de la nuit chez «les Popokh». Mais il tombe très mal...

En effet Yona a décidé de chambouler le cours de son existence, après trente ans de vie commune avec sa femme. Une nuit d’insomnie aura suffi à le décider et à le motiver à faire non un bilan de santé, mais le bilan de sa vie.  Il ne sait cependant pas par quoi commencer. Il opte pour un traitement pour le moins extrême: virer sa femme, de son lit d’abord, de sa vie ensuite.

Sa femme Léviva devient la brebis galeuse de son dépit : son envie de renouveau va dès lors se heurter au poids des années de ‘couple’. De ce constat lucide quoiqu’un peu aigre naîtra une scène de ménage d’anthologie entre les deux protagonistes. Ils se déchireront sous nos yeux, parleront de leurs amertumes, de leurs désillusions, même se déballonneront de leurs non-dits. La scène devient ring, les salves fusent. On est loin des ‘like’ faiblards qui nous inondent, on se rapproche des pollice verso (bas les pouces) des arènes romaines…

Car, en bon observateur caustique, Levin démonte les clichés qui veulent que le bonheur conjugal soit une réussite, qu’importent les années de vécu ensemble. La vie à deux peut parfois avoir des finalités autres qu’escomptées, peut-être parce que les rêves de vie de couple sont idéalisés, et probablement trop investis. Il fait de cette fausse comédie de boulevard un portrait grinçant qui voudrait déjouer la paix de la durée, et qui en fait montre un élan d’amour, très touchant, du ‘jour le jour’.

L’auteur israélien né en 43 à Tel-Aviv, et mort en 1999, excelle à mettre en scène les aspirations et ici les expirations du couple, quand chacun se retrouve piégé dans une complémentarité toxique, et de fait sans véritable issue. L’humour d’Hanokh Levin est féroce, met dans le mille, son écriture très serrée fait sourdre des dialogues incisifs et fatals. Donc comiques aussi. Des pointes, des flèches pleines de curare.

 

NOTES DE MISE EN SCÈNE

Françoise Courvoisier, Septembre 2020

DEHORS – DEDANS
Hanokh Levin est à mes yeux le maître du « dehors-dedans ». On sent pulser la vérité sous les répliques, malgré leur fréquente invraisemblance. C’est à la fois énorme et subtil. La subtilité se situe dans cet accent de vérité sous-jacent, toujours, et l’absence de gratuité. Il nous amène à rire pour mieux nous faire « digérer » la violence du propos. C’est sa ruse, ou plutôt son élégance. Là, le tableau épouvantable qu’il nous montre : le couple. La vie conjugale sur plusieurs décennies… Aïe aïe aïe. Il faudrait mettre un écriteau à l’entrée du théâtre, les soirs de représentation : « Sans humour sur soi, s’abstenir ».

Jouer le rôle de Léviva me permet ce rapport parfois très dérangeant pour un metteur en scène mais ici très intéressant : jongler concrètement avec le balancier du « dehors-dedans ».
Au fil de l’apprentissage du texte je découvre à quel point – sous la farce comique – se situe un cri de désespoir face à l’injustice faite aux femmes.
Parfois je suis ma mère, qui avait arrêté ses études pour suivre mon père dans sa carrière, qui a été heureuse mais qui a offert tout son temps, sa jeunesse et sa beauté à un seul homme, l‘homme de sa vie, qui peut-être parfois l’a trahie, ou un peu délaissée…
Léviva est la somme de toutes les femmes déçues, d’ailleurs en partie responsables de leur rôle de victime, mais profondément meurtries par la petitesse des hommes qui bien souvent ne pensent qu’avec leur queue.

LE CRI
Si Léviva frôle parfois l’hystérie, c’est parce qu’elle ne sait pas se défendre autrement que par une acceptation taiseuse ou des accès de colère non contenus. Mais elle a du bon sens. Elle sent qu’il y a quelque chose de profondément injuste dans la distribution des rôles…Comme elle ne possède pas le vocabulaire nécessaire, le plus souvent, elle encaisse en silence ou elle crie. Seule arme qu’elle possède dans son impuissance à changer la fatalité : elle a bâti toute sa vie sur son couple et n’existe pas en dehors de lui.
« Il est à moi, j’ai tout investi sur lui, trente ans de ma vie ! » sont ses seuls et pauvres arguments pour retenir son mari lorsqu’il veut la quitter…
Jonas est plus vif d’esprit et possède mieux le maniement de la langue. Si ses propos sont souvent cyniques et pétris de mauvaise foi, son sens de l’humour est extrêmement efficace. Ce qui ne l’empêche pas d’être lui aussi terriblement vulnérable, ce qui nous le rend attachant.

Au début du travail, j’aimais cette pièce pour son regard caustique sur la vie de couple et les situations désopilantes, notamment l’arrivée du voisin venu chercher son chapeau…
Mais j’avais le sentiment que Léviva, l’actrice comme le personnage féminin, n’avait pas d’arguments pour se défendre… Qu’elle n’était que victime.

En travaillant plus en profondeur, j’ai senti battre son cœur, et celui de toutes les femmes de la terre. Hanokh Levin a tellement bien su décrire à travers ce personnage le désarroi des femmes « dépendantes » de leur mari ou de leur amant. Et des femmes « dépendantes » d’un homme, affectivement ou(et) financièrement, il y en a hélas encore tant aujourd’hui, partout dans le monde ! Chez les riches comme chez les pauvres. Et ce cri pour plus de justice, plus de respect pour la femme : belle ou moche, jeune ou vieille, spirituelle ou simple, m’est apparu essentiel. C’est le noyau de la pièce, tellement puissant que je ne pouvais pas tout de suite le percevoir.