4 MAI – 23 MAI 2021

De Louis Calaferte

Avec Felipe Castro et José Lillo. Adaptation et mise en scène Françoise Courvoisier 
Lumière Rinaldo Del Boca. Son Nicolas Le Roy. Photos Anouk Schneider

Horaires
Mardi 20h • Mercredi, jeudi, vendredi, samedi 19h • Dimanche 17h
Relâche lundi

Du 11 au 23 mai: FAITES-VOUS LÉGERS ! chansons d’Anne Sylvestre (reprise)
Du mercredi au samedi à 21h, le dimanche et lundi à 19h
Avec Floryane Hornung, Margarita Sanchez, Sophie Solo, Christine Vouilloz et Florence Melnotte (piano)

SYNOPSIS

Déjà nous ne nous nourrissions que d’un sandwich pour deux, à midi. Et midi était toujours très loin ! Le soir, nous prenions un café noir dans le bistrot ouvrier des « Deux Avenues », Place Rouget-de-L’Isle. Un café noir dans un verre. Nous volions de la moutarde sur les tables que nous dissimulions dans des boîtes d’allumettes. « Le pain et la moutarde, ça a le goût de jambon ! » disait Schborn. Louis Calaferte, Partage des Vivants

Deux adolescents décident de fuir ensemble l’enfer de la zone où ils ont grandi. Mais les gens de la grande ville ne sont guère accueillants et ils sont vite confrontés à la pauvreté, la faim et la solitude, perdus dans un monde hostile où il n’y a pas de place pour eux.

Ce récit, revendiqué par son auteur comme autobiographique, est d’une puissance et d’une beauté extraordinaires. On y assiste notamment aux premiers élans du jeune Calaferte vers l’écriture. Une passion qui le sauvera d’ailleurs du chaos.

Après avoir vécu dans la marginalité jusqu’à l’adolescence, Louis Calaferte (1928-1994), écrivain français d’origine italienne, se met à écrire très tôt. Il publie Requiem des innocents en 1952, qui rencontre un grand succès. Homme d’enthousiasmes et de colères, mais aussi de réflexion, Louis Calaferte a construit une œuvre forte et personnelle. Un poète à l’écriture précise et passionnée.

Production Les Amis – Le Chariot

 

LA PRESSE

LE TEMPS

UNE MORSURE D’AMOUR SIGNÉE LOUIS CALAFERTE À GENÈVE, Alexandre Demidoff, 12 mai 2021

Les comédiens José Lillo et Felipe Castro libèrent en beauté la saccade fraternelle d’un écrivain bestial, au Théâtre des Amis à Carouge, jusqu’au 23 mai.

Deux renards blancs en fuite. Très loin du taudis où ils ont failli crever. Ils vous fixent dans cette caverne qu’est le Théâtre des Amis, à Carouge. Ils sont ailleurs, sur un chemin où l’ordure pullule, où des «sans toit ni loi» fomentent des avortons de révolution, où des éplorées accroupies vous implorent, la sébile entre les cuisses. Qui sont-ils, ces fugitifs orgueilleux comme Goupil? Luigi et Ernst Schborn, deux adolescents unis par la même ardeur, la même fureur de ne pas mourir écrasés entre le poêle et le fourneau. Sur scène, Felipe Castro et José Lillo jouent cette échappée, avec dans la bouche les mots de l’écrivain Louis Calaferte (1928-1994), cet enfant des bas-fonds né à Turin, dont l’œuvre sonde avec une passion féroce les marges. Ils libèrent son Partage des vivants, livre d’une émancipation, et c’est un souffle étrangement doux qui vous traverse.

Ils vous attendent, donc, assis sur une caisse ajourée, sapés comme des valseurs avant le bal musette. Ils font la paire, c’est écrit dans les étoiles. Felipe Castro, veston gris perle, a un air de Verlaine en hiver, pâle comme un fiancé veuf. José Lillo remâche des ténèbres anciennes. Le premier dit: «C’était un hiver comme la terre n’en avait jamais porté. Il venait depuis le plus profond du ciel, une multitude de petites fleurs scintillantes, toutes en belle laine blanche. La première neige.» Le second poursuit: «Venue pour nous. Pour toi et moi. Depuis le plus lointain du ciel. Souviens-toi, Libby, mon amour…»

L’enfance d’un rebelle
Cette entame est une promesse qui sera tenue. Grâce à la metteuse en scène Françoise Courvoisier, tombée amoureuse de ce récit, qui l’a adapté avec cette sensibilité mélomane qui la caractérise. Grâce à des interprètes qui ont su se fondre dans la prose charnelle de Calaferte. Ils en restituent la saccade, l’ironie vitriolée, le poison tendre. Ils font corps, au fond, avec la matière d’une aventure qui est la jeunesse même de ce rebelle, chacun dans sa veine, classique jusqu’à l’hypnose pour Felipe Castro, rocailleux sur les rivages de la mélancolie pour José Lillo.

Alors, on écoute la confidence de ces frères. Les torgnoles de Sophie Calaferte, la mère, à bout de nerfs, qui frappe à tort et à travers sa progéniture. Son faux suicide devant ses fils épouvantés. Les coups et blessures des parents. Ce jour où Luigi, ado encore, décide de courir vers sa lumière, entraînant dans son sillage Ernst Schborn, le copain de toutes les bagarres. Ce jour aussi où Luigi efflanqué est saisi par la beauté d’une autre efflanquée: Libby et son paradis logés dans un grenier miteux.

Misérabilisme? Pas le genre de Louis Calaferte, ce poète scandaleux qui d’une étreinte faisait une page aphrodisiaque, en tirant la langue aux censeurs. Partage des vivants, tel que l’ont rêvé Françoise Courvoisier et ses acteurs, est moins un requiem qu’une élégie: Libby, Schborn, les camarades humiliés de la zone ne sont jamais morts. Au Théâtre des Amis, ils renardent dans une neige de rêve. Les belles âmes revivent ainsi.

LA PÉPINIÈRE

LES TAGS DE LA MÉMOIRE, Jacques Sallin, 7 mai 2021

Un monde à la Doisneau, la violence en plus Partage des vivants de Louis Calaferte, dans une mise en scène de Françoise Courvoisier, à voir au théâtre Les Amis.

Au théâtre Les Amis, il y a un foyer qui sent le bistrot, avec ses tables rondes marquées au blanc limé et au sirop à vingt-centimes, celui de la « Compagnie des zincs » avec piano et vitres gravées à l’acide. On ne recule pas dans le temps, ici on l’évoque. Une mise en bouche d’un monde qu’aurait pu décrire François Caradec, cet écrivain des salles de cafés-concerts.

Sur scène, coupant celle-ci en deux mondes, une paroi de chantier en tôle ondulée transparente s’impose par un effacement éclatant proposé avec intelligence par la scénographe Sylvie Lépine. Devant ce parapet, des caisses de bois vierges de toute utilisation. Ici, les murs n’ont pas besoin de crier, ils seront tagués par la mémoire, par le partage des deux vivants, deux êtres qui parlent d’un monde à la Robert Doisneau, le témoin photographique de la métamorphose de Paris entre 1930 et 1950, la violence en plus.

La violence des faubourgs, des terrains vagues, des culottes courtes, Le sirop de la rue de Renaud version sale. Deux mômes Schborn (José Lillo) et Luigi (Felipe Castro) évoquent selon eux, « une bonne vie palpable », où l’air est suffisamment épais pour retenir des gestes d’amour mais pas assez pour retenir les coups. Chez ces gens-là, on ne crie pas on gueule, on ne coupe pas on tranche, on ne pleure pas on hurle. Des gosses de la rue et leurs corollaires ouvriers : l’alcool et la violence faite à soi-même.

Leur monde est étroit, il l’a toujours été et le sera toujours. Par le choix de privilégier l’avant de la scène, dans une bande aussi large qu’un avenir incertain, Françoise Courvoisier impose avec adresse un lieu de jeu, de vie telle une prison, de celle où les deux ados sont nés et dont l’échappée est probable si le destin ne s’en mêle pas. Seulement le destin s’en mêle.

Le jeu des deux comédiens, tout en retenue se complète dans un équilibre oscillant parfaitement maîtrisé. Pas de coup de gueule, ou si peu. Quelques cris d’amour avec ce qu’il peut. Ces deux personnages – interprétés avec sensibilité – qui semblent parfois n’en former qu’un, s’installent à l’Hôtel du non vêtu. Costumes identiques pour les deux comédiens et chaussures universelles, ils sont jumeaux de leur histoire et frère de leur destin. Un destin inscrit dans une époque où les choses pouvaient être « bath », c’est-à-dire bien avant d’être « terrible » ainsi que le chantait Johnny en 1964.

Dans ce Paris des « Choses de la vie », il pleut, il y a les bistrots, un café pour deux et de la moutarde volée pour se donner l’illusion que l’on a mangé du jambon. Non, n’en déplaise à certains tenants de l’effondrisme, ce n’était pas mieux avant. Certes on vit toujours des choses terribles quand on est terriblement malheureux, ça, le temps ne fait rien à l’affaire. Le temps évoqué ici des « jeunes crevards » sent le moisi, la paille, les flaques d’eau et le pavé.

C’est là que le grain de sable du destin s’en mêle. Les deux paumés voulant devenir voyous pour un quignon de pain se heurtent de plein fouet à la générosité d’un très peu moins pauvre qu’eux. C’est l’instant à la Chaplin, où sous des haillons se cache parfois une humanité. Une scène de fausse-piste dont la tension s’explique par la simplicité et la justesse des comédiens.

Dans ce texte puissant comme une pochade en noir-blanc, précis, passionné et autobiographique de Louis Calaferte, qui fait parfois penser aux Soliloques du Pauvre de Jean Rictus – le premier chantre des victimes, des exclus et des marginaux – un élan du cœur est toujours possible. L’intelligence de ce récit tranche avec la dualité des pauvres généreux et des riches avares. Chacun des deux mondes possède ses violences, celui des pauvres n’a rien à envier aux riches, il n’en manque pas.

Violence des regards, violences des soupçons, violence des jours sans paie, du ventre creux et du froid, violences des autres aussi miséreux qu’eux. Car chacun sauve sa peau comme il peut, et s’il faut pousser un quidam dans le caniveau, pas d’hésitation ! Les personnages de Zola travaillent encore à l’époque de la 2 CV, des premiers congés payés et du parti communiste en pleine puissance.

Plus tard, toujours sous les ponts, alors qu’ils sont assis sur leurs caisses de vin, de pommes, de légumes, de souvenirs arrive une petite bluette. Frêle comme il se doit, fine et légère, elle devient la môme, une môme à la Jean Ferrat. Une tache de couleur dans un monde de ferrailleurs et de crachats. Cependant, le destin s’entête, s’en mêle à nouveau et pas toujours pour leur bien. Alors, ne leur reste que le lever du jour, cette forme d’espoir du lendemain enfin arrivé ou rien ne leur est possible que cet éternel destin qui finit par regarder ailleurs.

Une mise en scène toute en nuance de ce monde ouvrier passé photographié par Doisneau, écrit par Cavana, filmé par Sautet, chanté par Léo Ferré. Françoise Courvoisier ajoute son nom à cette liste en signant ce spectacle fortement applaudi.

 

RADIO CITÉ

MAGAZINE CULTURE, Gilles Soulhac, 26 avril 2021

 

COUP DE COEUR, COUP DE POING

F. Courvoisier, 28 avril 2021

J’avais lu de Louis Calaferte, à dix-huit ans La Mécanique des femmes, qui m’avait laissé comme un « parfum d’interdit ». J’avais totalement oublié cet auteur, quand je tombe dans la bibliothèque de mon père sur Partage des Vivants. Un livre jauni et écorné, des éditions Juillard… Je l’emporte avec moi dans un train et je ne le lâche plus, jusqu’à la dernière ligne.

– Non, Lobe, non. Il y a l’aube. Nous allons regarder l’aube monter…

Ce sont les derniers mots du Partage…, qui n’adoucissent aucunement le gros et long sanglot qui voudrait sortir de nous, mais n’y parvient pas. Ce récit est revendiqué par son auteur comme autobiographique. Il retrace ses années d’adolescence quand, au sortir de la zone, avec son copain Ernst Schborn, ils cherchent désespérément du travail et à s’intégrer dans une société qui les rejette. Comme elle rejette en général les plus démunis.

On assiste aussi, à travers cette course folle, côtoyant la méchanceté des humains, le froid, la faim, à la naissance d’un auteur. En effet, grâce à un ancien instituteur qui l’initie à la lecture, le jeune Louis Calaferte, quinze ans, se découvre une véritable passion pour les livres. Une passion qui le sauvera d’ailleurs du chaos.

Ce voyage hallucinant nous est si bien raconté qu’il parvient à nous atteindre presque physiquement par la magie des mots de Calaferte, sans jamais verser dans une sorte de apitoiement ou de misérabilisme. D’abord parce que les pauvres – dont ils font partie – en prennent aussi pour leur garde et pas seulement les patrons d’usine,,, Et aussi grâce à la puissance d’évocation, jamais mièvre ; la colère, l’humour et enfin l’Amour, qui viendra finalement transcender ce récit qui pourrait, sous la plume d’un autre, manquer de droiture ou d’élégance.

Il n’y a pas de morale, pas de foi inébranlable (même s’il évoque parfois l’éventualité de dieu, ou du moins d’un au-delà. Il s’agit plutôt d’un cri, d’une longue prière et aussi d’un fol espoir : le droit à la « dignité de vivre » pour tous.

Partage des Vivants cogne fort mais avec poésie, et souvent même avec lyrisme.

LOUIS CALAFERTE

par P. Dracheline

Lire ou relire Louis Calaferte, c’est se vacciner contre la morosité, le renoncement, la banalisation des jours et des sentiments. Jamais la radicalité de cet écrivain exemplaire, né en 1928 et décédé en 1994, n’a été prise en défaut. Il a payé au comptant son intransigeance et son refus des compromissions. “Je souhaite, disait-il, mourir comme l’enfant que je fus : innocent et anarchiste.” Il a tenu parole de la plus belle manière qui soit. Trois parutions, dont deux inédits, en apportent une preuve éclatante plus de dix ans après sa disparition, le 2 mai 1994.