TRIBUNE DE GENÈVE
L’ONCLE VANIA RESTE D’UNE ACTUALITÉ SAISISSANTE
Oncle Vania
Laurence Bezaguet
22 septembre 2026
Dans ce chef-d’œuvre de Tchekhov, le tragique de l’existence présente un caractère comique aussi désarmant que profond.
«L’homme a été doué de raison afin de multiplier ce qui lui a été donné, mais jusqu’à présent, il ne crée pas, il détruit… Il y a de moins en moins de forêts, le gibier disparaît, et le climat devient chaque jour plus rude. Chaque jour la terre s’appauvrit et s’enlaidit.» Ce constat désabusé pourrait être énoncé aujourd’hui. Or, il est le fruit de la réflexion d’un médecin de campagne féru d’écologie, Mikhaïl Lvovitch Astrov, acteur central de la célèbre pièce Oncle Vania d’Anton Tchekhov, écrite en 1897 (!), actuellement à l’affiche au théâtre Les Amis musiquethéâtre à Carouge. Quinze ans après sa grandiose mise en scène de La Mouette au Théâtre Pitoëff, Françoise Courvoisier, directrice des Amis, revient à un auteur qu’elle affectionne tout particulièrement. Avec un même succès. La salle archicomble ne s’y est pas trompée, vendredi soir, avec une standing ovation digne des spectacles les plus aboutis.
Peut-être parce que cette pièce reste d’une actualité saisissante, par le procès qu’elle fait de la destruction de la nature par l’homme, mais aussi parce qu’elle parle d’amour, de conflits de famille, du temps qui passe et d’illusions perdues. Autant de thèmes universels où se mêlent rapports de domination et frustrations.
Dans ce registre-là, le retour à la campagne du professeur Sérébriakov, sa jeune épouse Eléna au bras, va profondément perturber le quotidien de sa fille, Sonia, et de son beau-frère, Vania, jusqu’alors tous deux occupés à gérer le domaine familial.
Ce vieil enfant gâté, regardé par sa mère avec des yeux de merlan frit, à la fois tyrannique, geignard et hypocondriaque, contamine tout autour de lui par son mal de vivre. La belle Eléna attise, elle, les feux de Vania et d’Astrov, dont la rivalité va éteindre l’amitié. Les soupirants se réfugient alors dans l’alcool pour rendre leur existence sans perspective ni espoir plus supportable. Il faudra que le couple perturbant reparte pour que Vania et Sonia retrouvent l’apaisement dans le travail.
Dans un huis clos à l’oisiveté étouffante, les huit acteurs (Vincent Bonillo, Pierre Dubey, Bérangère Mastrangelo, Patricia Mollet-Mercier, Clarisse Morizot, Pierre Omer, Juliana Samarine et Edmond Vuilloud) semblent attendre que la vie passe. «Je meurs d’ennui, je ne sais pas quoi faire», dit Eléna, qui se définit elle-même par le mot paresse. Bref, dans ce chef-d’œuvre de Tchekhov, le tragique de l’existence présente un caractère comique aussi désarmant que profond. À voir.