LE TEMPS
AUX AMIS, À CAROUGE, YASMINA REZA EXPOSE ET EXPLOSE LES CINQUANTE NUANCES DE LA CONJUGALITÉ
Trois versions de la vie
Marie-Pierre Genecand
21 mai 2026
Y a-t-il réalité plus sado-maso que le couple? Visiblement pas, pour la célèbre dramaturge française qui, en trois répétitions de la même situation, torpille ce duo. Avec la complicité d’un quatuor de comédiens inspirés et dirigés par Claude Vuillemin
Des rires en cascade. Mais des rires jaunes. Car le couple, ce concept qui reste tout de même un horizon d’attente largement partagé, est diablement malmené sur la petite scène des Amis, à Carouge, près de Genève. Dans Trois versions de la vie, pièce de 2000 qui conserve toute son actualité, Yasmina Reza aligne petites trahisons et grands réglements de compte conjugaux avec le sel (sur les plaies) qu’on lui connaît.
Dialogues affutés, bassesses en tout genre, affolement généralisé: la vie à deux ne sort pas grandie de ce traitement, mais le théâtre, oui. D’autant que, sous la direction facétieuse de Claude Vuillemin, Marie Druc, Sophie Lukasik, Laurent Deshusses et Nicolas Rossier explorent ces cinquantes nuances de la conjugalité avec une jubilation contagieuse. A savourer jusqu’au 7 juin.
Reza chez Bergmann
Trois fois le même scénario, mais avec des rapports de force savamment chamboulés. La situation de base? Sonia et Henri (Sophie Lukasik et Nicolas Rossier), déjà exaspérés par le fait que leur fils, Arnaud, 6 ans, refuse de dormir (on entend l’enfant, on ne le voit jamais), montent encore d’un cran lorsqu’Hubert et Inès (Laurent Deshusses et Marie Druc) sonnent à la porte pour une invitation qui avait été agendée à une autre soirée. Le stress est massif, car Henri, astrophysicien à la peine, dépend d’Hubert pour une promotion professionnelle…
Dans la première version, Sonia, féroce avocate, en veut à son mari qui s’humilie devant Hubert et finit de fait au sol, terrassé par les défaites accumulées. Dans la seconde version, Sonia fait alliance avec Henri et c’est elle qui torpille Hubert, lui reprochant d’humilier sciemment son époux. Enfin, dans la troisième version, Henri apparaît jovial et détendu jusqu’au moment où il s’abîme dans une étrange mélancolie que sa femme, restée en robe de chambre, cette fois, commente avec philosophie. Dans ce dernier scénario, on est presque chez Bergmann et ses brumes de l’âme et de l’esprit.
Marie Druc en feu
Presque, mais pas tout à fait, car, en face, le duo Hubert-Inès joue une partition beaucoup plus solaire. Privilèges de riches? Peut-être. En tout cas, Marie Druc/Inès est invariablement terre à terre, sans filtre et… alcoolisée. Ses bas filés, sorties incongrues et expressions de visage froissés font rire l’assemblée. Tandis que les stratégies de séduction, les piques sexistes et l’attitude imbue de Hubert/Laurent Deshusses glacent joliment l’atmosphère. Leur couple ne va pas mieux que celui de leurs hôtes, au contraire, mais, bien rôdé, il fredonne toujours le même air.
Dans cette pièce affutée, Yasmina Reza ne se contente pas d’observer les jeux d’influences entre quatre conjoints aux abois. Elle mêle l’astrophysique à ce bal infernal et, recourant au vocabulaire ultra spécialisé en la matière, montre que la distinction n’est pas qu’affaire de classe, mais aussi d’érudition.
Enigmatique Sophie Lukasik
C’est justement lors d’un exposé sophistiqué pour savoir si, dans la galaxie, les halos de la matière noire sont plats ou sphériques (!) que Marie Druc affiche une mine complètement larguée qui fait pouffer le public. On rit aussi lorsque, largement imbibée, elle défend la légitimité de l’humain face à l’immensité de l’univers. Et on rit encore lorsqu’elle règle son compte à son époux dans un monologue épique et remonté.
Laurent Deshusses joue très bien son rôle de salaud soft, tandis que Nicolas Rossier trouble avec ses changements d’étoffe, passant de la lavette au preux chevalier. Comme de coutume, la plus énigmatique du plateau est Sophie Lukasik. De plus en plus relax au fil des trois scénarios, la comédienne au jeu retenu vibre de mille et uns sous-entendus.