AUX AMIS, À GENÈVE, LE GRAND INCENDIE DES COEURS ET DES VALEURS

Canicule

Marie-Pierre Genecand
19 janvier 2026

Dans «Canicule», écrit et mis en scène par Bastien Blanchard, Chelsea découvre le «true love» en dehors des sentiers battus. Et quand tout flambe, l’antihéros devient le héros

Chelsea, pauvre petite fille riche qui se consume de chaleur et d’ennui dans sa villa californienne aux côtés de Kalvin, son mari macho et obsédé par la propreté des baies vitrées. De vrais Ken et Barbie cochant les stéréotypes du consumérisme: la belle figure, les beaux habits, la belle piscine et toute la vacuité du monde en prime.

A l’écriture et à la mise en scène de Canicule, sa première pièce, Bastien Blanchard ne craint pas le sentiment de déjà-vu. Y compris pour le grain de sable qui fait dérailler cet univers de papier glacé: le coup de cœur de Chelsea pour Jacob, le réparateur de la climatisation qui est aussi emprunté, honnête et dévoué que les mâles ambiants sont poseurs, tricheurs et arrogants…

Danae Dario, façon BB
Pas mal de naïveté, donc, dans ce spectacle à découvrir aux Amis, à Carouge, dirigé sur un mode réaliste, type séries TV aux éternels rebondissements. Cela dit, passé l’étonnement face au cliché, on apprécie la sincérité de jeu des comédiens qui parviennent à nous embarquer. A commencer par Danae Dario, diplômée de la Manufacture, qui prête à Chelsea un naturel déconcertant, façon BB dans ses jeunes années. Vu son profil de blonde écervelée, le personnage est forcément maladroit – Chelsea se mange régulièrement la baie vitrée jusqu’à la fracasser! – et croit dans le grand amour, le vrai, quand toutes ses copines ne pensent qu’aux signes extérieurs de richesse. Sur une terrasse en pierres apparentes imaginée par Cornélius Spaeter, Danae Dario, visage d’ange, trouve la veine candide de son héroïne dissidente et irrigue son personnage d’une vraie envie de changement.
Dans le double rôle du méchant – le mari et Scott, un vendeur véreux de climatisation –, Nadim Ahmed a plus de peine à aller au bout de sa composition. Il est bien carré et musclé comme il faut, mais on ne sent pas vraiment la menace lorsque les événements lui font perdre pied. La bonne surprise, en revanche, c’est Estelle Benaïch. Cette diplômée de l’Ecole Serge Martin joue Pam, l’amie survoltée, à fond sur les potins et prête à abandonner Chelsea lorsque cette dernière quitte le droit chemin. La jeune comédienne foudroie la torpeur caniculaire de son énergie et sa sidération quand elle découvre Jacob, le prince pas charmant, est hilarante.

Dans le sillage des antihéros américains
Mais, évidemment, le spectacle ne serait rien sans Angelo Dell’Aquila, ami fidèle de Bastien Blanchard et pour lequel, justement, le rôle de Jacob a été écrit. Rappelant les antihéros américains, le comédien genevois est parfait sous les traits de ce réparateur-loseur qui est bouleversé par la beauté de Chelsea et ne cesse de s’excuser. Sa sollicitude pour la pauvre petite fille riche est touchante et, lorsque la situation vire au drame, il démontre (évidemment) sa grande valeur.

On ne dira pas comment cette comédie romantique se termine, d’autant que le sujet est sensible, ces temps. Juste glisser que, sur cette scène très bien éclairée par Marc Heimendinger, il n’y a pas que les cœurs qui s’enflamment.