19 MAI – 7 JUIN 2026
création

 

Horaires
Mardi, vendredi 20h • Mercredi, jeudi, samedi 19h • Dimanche 17h
Relâche lundi / Durée : 1h15
Toutes les représentations sont complètes. Vous pouvez cependant vous inscrire sur une liste d’attente le soir-même.
Nous avons souvent quelques désistements.

Texte, Yasmina Reza. Mise en scène, Claude Vuillemin
Avec Laurent Deshusses, Marie Druc, Sophie Lukasik et Nicolas Rossier
Lumière, Rinaldo Del Boca. Costumes, Sylvie Lépine. Son, Nicolas Le Roy
Voix de l’enfant, Teo Blomeyer. Photo, Anouk Schneider

Créée simultanément à Vienne et à Paris en 2000, la pièce Trois versions de la vie est publiée aux Éditions Albin Michel

Production Les Amis – Le Chariot

EN DEUX MOTS…

Installée dans un sofa, Sonia compulse un dossier. Avocate de formation, elle est actuellement conseillère juridique d’un groupe financier tandis que son mari Henri, astrophysicien, s’apprête à faire éditer une étude sur le halo des matières noires dans les galaxies. Pendant ce temps, leur fils de six ans qui n’arrive pas à dormir pleurniche au bout du couloir… La situation s’envenime quand apparaissent Hubert, patron d’Henri, et sa femme Inès, qu’ils croyaient avoir invités pour le lendemain.

L’audace étonnante de cette comédie est de proposer trois variantes d’une même situation. Trois scénarios pour aboutir au même résultat : d’une manière ou d’une autre, le vernis social finit toujours par craquer, laissant affluer les conflits entre les couples, de même qu’au sein des couples.

Il s’agit pour les quatre interprètes d’une grande performance, exigeant beaucoup de virtuosité. Un beau défi également pour Claude Vuillemin, metteur en scène qu’on a pu apprécier ces dernières années notamment avec Une pièce espagnole de la même dramaturge ou Oh les beaux jours de Samuel Beckett.
Le théâtre de Yasmina Reza est aujourd’hui traduit dans plus de trente-cinq langues, joué et publié dans le monde entier.

 

LA PRESSE 

VARIATIONS POUR UN CARNAGE

Stéphane Michaud, La Pépinière
26 mai 2026

Un lieu à la programmation toujours qualitative : Les Amis Musiquethéâtre. Une auteure brillantissime : Yasmina Reza. Et un metteur en scène : Claude Vuillemin, sublimant l’immense palette de jeu de ses acteurices virtuoses. Tout est réuni pour dépeindre avec brio une sociologie acide du couple et de ses possibilités sur fond d’enjeux de genre bien marqués : Trois versions de la vie est à ne pas manquer jusqu’à début juin à Carouge.

Le pitch est simple : à partir d’un banal point d’entrée – l’enfant d’un couple qu’on entend pleurer – ses parents échangent sur la réaction à avoir avant d’être surpris par l’irruption d’un autre couple qu’ils pensaient avoir invité seulement pour le lendemain et qui, du coup, va devenir témoin du chaos familial avant que l’ensemble ne tourne au carnage. La redoutable originalité réside dans le fait que cette situation sera jouée trois fois, avec les mêmes protagonistes et le même fil rouge, mais avec des humeurs sensiblement différentes d’une fois à l’autre, dues aux mille nuances de la vie qui font qu’on peut aborder le même moment en voyant le verre à moitié plein ou à moitié vide.
Ce qui frappe d’emblée, c’est le génie de l’écriture de Yasmina Reza (auteure traduite dans plus de trente-cinq langues, jouée dans le monde entier et reconnue notamment pour sa pièce Art, créée en 1994 avec Fabrice Luchini, Pierre Arditi et Pierre Vaneck). Ici, la construction du texte est une entreprise de destruction massive de nos rêves de couple. Ou comment une simple divergence d’avis éducatif peut créer une spirale infernale dont personne ne sort indemne. L’idée de la répétition de la situation est bien évidemment la pierre angulaire de l’entreprise : trois manières impitoyables de voir le vernis social se fissurer. Les comportements diffèrent, les détails changent, mais l’issue demeure : la soirée tourne au vinaigre, les conflits affleurent et l’agressivité contenue par les convenances sociales explose en sauvagerie relationnelle.

Le metteur en scène Claude Vuillemin parle ainsi d’un déploiement des possibles. Entendons par là qu’à partir de ce que nous sommes et en fonction de petites choses (un mot, un regard, une attitude, un verre de pas assez ou de trop…) notre humeur va s’en trouver modifiée, tout comme le cours des choses. Nos réactions sont toujours la conséquence d’une alchimie de variables et les manières de réagir sont inépuisables. C’est précisément à cet endroit que Yasmina Reza excelle dans la manière de dépeindre la responsabilité de chacun-e dans sa manière d’être et de faire. Il y a chez cette auteure une telle finesse dans le mécanisme du bâti du propos que les variations sur le même thème procurent au public un plaisir similaire à celui d’écouter différents arrangements d’un excellent morceau de jazz.
On peut donc retenir cette idée forte : chez Reza, le carnage ne vient pas d’un événement tragique, mais d’une microscopique déviation du quotidien. Un dîner mal agendé, un bas filé, un enfant qui fait un caprice, un collaborateur en attente de reconnaissance professionnelle : il n’en faut pas davantage pour que cette comédie féroce devienne un laboratoire cruel des rapports conjugaux avec un prisme marqué autour des enjeux de genre. Les maris sont en effet des archétypes d’hommes non-déconstruits et la femme se retrouve le plus souvent dans le cliché d’être plus intelligente que son concubin tout en restant dans l’ombre du mal, oups, du mâle…
L’analyse du texte, renforcée ici par l’efficacité sobre de la mise en scène, fait ainsi la part belle à la dimension sociale des rapports humains : deux couples bourgeois, des positions professionnelles, des enjeux de carrière, une recommandation espérée, une hiérarchie implicite entre collègues. Le salon devient donc moins un espace réaliste qu’une arène minuscule où se jouent domination, humiliation, rivalité, séduction et ressentiment.

Insistons sur le brio de la distribution : Sonia est la mère de l’enfant. Avocate de formation, elle tient le cadre. C’est une femme de tête mais dont la maîtrise sociale et conjugale peut devenir une arme ou cacher des failles. Sophie Lukasik a un profil idéal pour jouer les fissures sous la tenue des apparences et affronter l’alpha bellâtre qui met en danger son couple.
Parlons donc de ce second énergumène en la personne de Laurent Deshusses qui campe un délicieux Hubert prétentieux et condescendant. Un rôle qui lui va à merveille tant cela semble naturel pour ce comédien de jouer l’homme socialement dominant, sûr de lui et capable d’écraser sans forcément hausser le ton. Son immense expérience de la comédie, du classique, de la revue et du seul-en-scène y est à l’évidence pour beaucoup.
Henri, quant à lui, est astrophysicien, « en perte de vitesse », et espère l’appui de son supérieur Hubert pour obtenir un poste supérieur. Cela en fait un personnage vulnérable, pris entre ambition humiliée, dépendance professionnelle et faiblesse domestique. Nicolas Rossier, ancien directeur du Théâtre des Osses, familier du théâtre absurde, peut nourrir cette fragilité d’une profondeur burlesque : un homme qui étudie les galaxies mais peine à régler une affaire de caprice d’enfant.

Mais la Palme d’or de Ca(nnes)rouge 27 revient sans hésiter à Marie Druc qui interprète Inès, la femme d’Hubert, aimant un peu trop le sancerre et qui va à plusieurs reprises dérégler le jeu mondain. Comme cette géniale comédienne sait tout faire, elle va donc porter à la fois la précision comique, le malaise social et l’effondrement intime. Capable de passer d’un registre à l’autre avec une facilité déconcertante, Marie Druc s’impose de plus en plus comme une des plus grandes actrices de la scène romande.
Parallèlement, cette équipée sauvage est donc dirigée par le flegmatique capitaine Claude Vuillemin qui, en vieil ours à qui on n’apprend pas à faire la grimace, a su tirer le meilleur de ses matelots en canalisant juste à propos leur énergie débordante.
Fort de toutes ces bonnes fées penchées sur son berceau, le spectacle est ainsi une flamboyante réussite qui montre au grand jour la violence sociale, l’ambition blessée, les rapports de domination, la contamination du privé par le professionnel, les mots qui blessent, l’effondrement des civilités et comment tous ces êtres bien élevés peuvent se découvrir bêtes féroces.

 

AUX AMIS, À CAROUGE, YASMINA REZA EXPOSE ET EXPLOSE LES CINQUANTE NUANCES DE LA CONJUGALITÉ

Marie-Pierre Genecand, Le Temps
21 mai 2026

Y a-t-il réalité plus sado-maso que le couple? Visiblement pas, pour la célèbre dramaturge française qui, en trois répétitions de la même situation, torpille ce duo. Avec la complicité d’un quatuor de comédiens inspirés et dirigés par Claude Vuillemin

Des rires en cascade. Mais des rires jaunes. Car le couple, ce concept qui reste tout de même un horizon d’attente largement partagé, est diablement malmené sur la petite scène des Amis, à Carouge, près de Genève. Dans Trois versions de la vie, pièce de 2000 qui conserve toute son actualité, Yasmina Reza aligne petites trahisons et grands règlements de compte conjugaux avec le sel (sur les plaies) qu’on lui connaît.
Dialogues affutés, bassesses en tout genre, affolement généralisé: la vie à deux ne sort pas grandie de ce traitement, mais le théâtre, oui. D’autant que, sous la direction facétieuse de Claude Vuillemin, Marie Druc, Sophie Lukasik, Laurent Deshusses et Nicolas Rossier explorent ces cinquantes nuances de la conjugalité avec une jubilation contagieuse. A savourer jusqu’au 7 juin.

Reza chez Bergmann
Trois fois le même scénario, mais avec des rapports de force savamment chamboulés. La situation de base? Sonia et Henri (Sophie Lukasik et Nicolas Rossier), déjà exaspérés par le fait que leur fils, Arnaud, 6 ans, refuse de dormir (on entend l’enfant, on ne le voit jamais), montent encore d’un cran lorsqu’Hubert et Inès (Laurent Deshusses et Marie Druc) sonnent à la porte pour une invitation qui avait été agendée à une autre soirée. Le stress est massif, car Henri, astrophysicien à la peine, dépend d’Hubert pour une promotion professionnelle…
Dans la première version, Sonia, féroce avocate, en veut à son mari qui s’humilie devant Hubert et finit de fait au sol, terrassé par les défaites accumulées. Dans la seconde version, Sonia fait alliance avec Henri et c’est elle qui torpille Hubert, lui reprochant d’humilier sciemment son époux. Enfin, dans la troisième version, Henri apparaît jovial et détendu jusqu’au moment où il s’abîme dans une étrange mélancolie que sa femme, restée en robe de chambre, cette fois, commente avec philosophie. Dans ce dernier scénario, on est presque chez Bergmann et ses brumes de l’âme et de l’esprit.

Marie Druc en feu
Presque, mais pas tout à fait, car, en face, le duo Hubert-Inès joue une partition beaucoup plus solaire. Privilèges de riches? Peut-être. En tout cas, Marie Druc/Inès est invariablement terre à terre, sans filtre et… alcoolisée. Ses bas filés, sorties incongrues et expressions de visage froissés font rire l’assemblée. Tandis que les stratégies de séduction, les piques sexistes et l’attitude imbue de Hubert/Laurent Deshusses glacent joliment l’atmosphère. Leur couple ne va pas mieux que celui de leurs hôtes, au contraire, mais, bien rôdé, il fredonne toujours le même air.
Dans cette pièce affutée, Yasmina Reza ne se contente pas d’observer les jeux d’influences entre quatre conjoints aux abois. Elle mêle l’astrophysique à ce bal infernal et, recourant au vocabulaire ultra spécialisé en la matière, montre que la distinction n’est pas qu’affaire de classe, mais aussi d’érudition.

Enigmatique Sophie Lukasik
C’est justement lors d’un exposé sophistiqué pour savoir si, dans la galaxie, les halos de la matière noire sont plats ou sphériques (!) que Marie Druc affiche une mine complètement larguée qui fait pouffer le public. On rit aussi lorsque, largement imbibée, elle défend la légitimité de l’humain face à l’immensité de l’univers. Et on rit encore lorsqu’elle règle son compte à son époux dans un monologue épique et remonté.
Laurent Deshusses joue très bien son rôle de salaud soft, tandis que Nicolas Rossier trouble avec ses changements d’étoffe, passant de la lavette au preux chevalier. Comme de coutume, la plus énigmatique du plateau est Sophie Lukasik. De plus en plus relax au fil des trois scénarios, la comédienne au jeu retenu vibre de mille et uns sous-entendus.

 

LA MÉCANIQUE IMPLACABLE DES DOMINATIONS ORDINAIRES

Malik Berkati, j:mag
20 mai 2026

À guichet fermé, Françoise Courvoisier, directrice des Amis musiquethéâtre, et son équipe s’approchent de leur fin de saison avec l’éclat qu’on leur connaît bien. Sur le plateau, le texte de Yasmina Reza dissèque le couple, la domination et l’illusion sociale en trois coups de scalpel. Dans Trois versions de la vie, Reza ne raconte pas seulement une soirée qui tourne mal : elle met à nu la fragilité des existences tenues debout par des accords tacites, des convenances et quelques mensonges de politesse. En rejouant le même moment selon trois configurations affectives différentes, la pièce fait apparaître une vérité plus dérangeante que le conflit lui-même : nous n’habitons jamais qu’une version provisoire de nos relations.

Il y a quelque chose d’un peu vertigineux à regarder une soirée entre bourgeois·es s’effondrer trois fois de suite. Pas trois effondrements différents mais le même, ou presque. La même table, le même apéritif maladroit, les mêmes personnages pris dans les mêmes tensions larvées. Et pourtant, chaque version révèle une architecture de pouvoir radicalement différente. C’est le pari de Trois versions de la vie, créée à Vienne et à Paris en 2000, qui démontre que l’existence ne tient qu’à des fils microscopiques – un ton, un retard, un silence de trop – et que ces fils, quand ils lâchent, laissent tout le monde un peu plus nu.

La Première de cette production s’est jouée ce 19 mai à guichet fermé, les réservations affichant presque complet, il reste cependant des places sur quelques soirées. Le public adhère dès les premières répliques. Et pour cause : la mise en scène assume pleinement ce que le texte de Reza exige – une précision millimétrée, une lisibilité des variations sans jamais sombrer dans la démonstration.

Le dispositif est celui d’une soirée en apparence anodine. Sonia (Sophie Lukasik), en robe de chambre parmi des dossiers juridiques, et son mari Henri (Nicolas Rossier), astrophysicien à la veille d’une publication, accueillent à l’improviste Hubert, patron d’Henri, et son épouse Inès. La mauvaise nuit du fils de six ans, hors scène mais bien présent par ses pleurs entêtants, agit comme une pression constante sur les adultes. Ce n’est presque rien. C’est largement suffisant pour faire imploser les équilibres du groupe.

Ce qui distingue Trois versions de la vie de la simple comédie de mœurs, c’est l’audace structurelle de Reza : la même soirée se joue trois fois, avec les mêmes personnages dans les mêmes costumes, mais selon des agencements affectifs et des rapports de force entièrement redistribués. Dans la première version, Hubert et Sonia dominent clairement l’espace relationnel – lui par sa position sociale, elle par sa maîtrise du langage et de la réplique. Henri y est systématiquement humilié, relégué à un rôle de satellite embarrassé. La troisième version inverse la donne : Henri reprend le contrôle, et c’est Hubert qui perd la face. Entre les deux, la mécanique des dominations pivote, révélant à chaque passage une structure affective différente, une nouvelle cartographie des vulnérabilités.

Inès (Marie Druc) traverse les trois versions comme une variable d’ajustement permanente. Figure de celle sur qui tout se projette, à qui l’on impose, que l’on oublie de consulter, son personnage constitue peut-être la lecture la plus corrosive de la pièce : celle de la femme dont le statut dépend entièrement du regard des autres. Reza ne s’y appesantit pas explicitement, mais la misogynie qui s’en dégage n’a rien perdu de sa résonance en 2026 – même si son ressort comique, selon la composition du public, peut faire rire ou grincer des dents de nos jours.

Le principal défi de cette pièce réside dans la lisibilité des différences entre les trois séquences. Si les variations sont trop légères, le spectacle paraît répétitif ; si elles sont trop soulignées, la mécanique se voit et perd son ambiguïté. Comme l’explique le metteur en scène, Claude Vuillemin, à l’issue de la Première, la méthode fut celle de l’hypothèse à vérifier sur le plateau : «Au départ, on se dit : la première version sera grise, la deuxième bleu clair, la troisième jaune. C’est une image. Et puis on vérifie si ça tient. » Une façon de dire que la rigueur de la construction ne préexiste pas au travail – elle en est le résultat.

La mise en scène tient l’équilibre avec une rigueur remarquable. On observe comment les micro-ruptures de ton, de rythme et d’alliances qui redessinent les hiérarchies d’une version à l’autre sont distillées avec soin, sans que jamais l’on ait l’impression d’assister à une démonstration professorale. Vuillemin le reconnaît lui-même avec une honnêteté désarmante : « Ces décalages, est-ce qu’on a réussi à les rendre évidents ou pas, je ne sais pas, c’est le public qui peut répondre. » Ce doute-là, formulé sans posture, dit aussi quelque chose de la méthode de Vuillemin : une mise en scène construite dans l’expérimentation plutôt que dans l’affirmation autoritaire.

La scénographie ne cherche pas à épater. Elle met les corps en valeur dans un espace de huis clos et laisse la parole travailler. Et le texte de Reza travaille, en effet : les répliques peuvent sembler anodines, mais elles agissent comme des coups discrets portés en pleine conversation. C’est souvent dans les silences, les reprises et les demi-aveux que la pièce devient la plus féroce.

Entre chaque version, un bref noir. Quelques secondes – le temps pour des accessoiristes de replacer des Apéricubes et des Fingers, de remplir les bouteilles de supposé Sancerre posées sur la table. Et dans ce laps de temps presque imperceptible, les quatre comédien·nes, sans quitter leurs costumes, enfilent leur nouvelle version d’eux-mêmes et d’elles-mêmes. Le tour de force n’est pas anecdotique : il dit quelque chose d’essentiel sur ce que la pièce met en scène. Il n’y a pas de rupture franche entre une vie et ses alternatives. On bascule dans une autre version de soi-même presque sans s’en apercevoir.

Pour Vuillemin, le cœur du spectacle est là – dans la qualité humaine du quatuor réuni : « Ils se font des cadeaux sur scène, ils veillent à ce que le partenaire se sente bien. Ils ne sont pas dans la posture : je suis bien, débrouille-toi. Ils font en sorte que le partenaire soit dans un élément de jeu qui a de la profondeur. Et si l’autre fait pareil, ça monte. C’est de l’alchimie. » On ne saurait mieux dire ce que l’on perçoit depuis la salle. « On peut avoir une équipe où, sur le papier, tout semble solide, mais où ça se tire dans les pattes », observe encore Vuillemin, pour qui la qualité humaine des répétitions conditionne directement celle du spectacle.

Sophie Lukasik compose une Sonia d’une précision redoutable. Avocate devenue conseillère juridique, son personnage est l’une de celles qui « manie bien » la parole – pour reprendre la formulation du texte –, et la comédienne en joue avec une économie de moyens qui rend les coups d’autant plus dévastateurs.

Nicolas Rossier investit Henri d’une fragilité constamment travaillée par le contexte : selon la version, ce même homme peut être un mari défait, un scientifique effacé ou, soudain, quelqu’un qui reprend la main. Le jeu sur les variations est particulièrement fin chez lui – il ne compose jamais trois personnages distincts, mais trois états successifs d’un même homme. Vuillemin l’illustre avec un exemple précis : « Quand Henri dit « musique, musique, on va faire la fête », puis sa femme dit « on peut passer une bonne soirée sans musique », il change en l’espace de deux secondes de l’euphorie à la dépression. Ce n’est pas évident à gérer. »

Laurent Deshusses incarne Hubert avec une aisance de prédateur social qui ne force jamais le trait. La domination passe par le rythme, la posture, le léger surplomb dans le regard – jamais par le registre de la caricature. Quand son personnage perd pied dans la troisième version, la chute n’en est que plus saisissante.

Marie Druc, enfin, porte la partition d’Inès avec une subtilité qui mérite d’être soulignée. Son personnage est écrit pour être constamment instrumentalisé par les autres – ce qui en fait, paradoxalement, l’un des plus complexes à habiter. La trajectoire de l’ivresse qu’elle doit traverser constitue à elle seule un défi d’interprétation considérable : rendre perceptible la déchéance d’une femme qui boit pour tenir debout, sans tomber dans la caricature, tout en préservant ce que Vuillemin souligne avec justesse : « Elle est soucieuse de sa dignité. Personne ne s’en occupe à part elle. » Le metteur en scène confesse d’ailleurs s’être mis hors jeu devant sa comédienne : « Je suis obligé de lui dire, à toi de gérer. Je ne peux pas te donner une indication. Tu te lances. Elle a de l’audace, Marie Druc. Et de la folie. » Elle parvient à rendre visible cette mécanique d’instrumentalisation sans jamais parasiter la dynamique collective.

Ce qui frappe, au fond, dans cette pièce, c’est l’efficacité avec laquelle elle réussit à faire du théâtre avec presque rien. Une soirée ratée, un enfant qui pleure, quatre adultes incapables de s’accorder sur qui ils sont face aux autres : voilà le matériau. Et ce presque rien suffit à faire exploser les hiérarchies, à révéler des frustrations, des désirs inassouvis, des humiliations enkystées depuis des années.

Comment un théâtre que l’on pourrait qualifier de conceptuel, voire d’intellectuel, parvient-il à toucher un public aussi large ? Vuillemin répond avec clarté : « Elle parle de l’humain et d’une façon très respectueuse. Il n’y a pas de complaisance, jamais, dans l’écriture. Et en même temps, elle pointe des choses qu’on partage tou·tes dans notre vie. Reza a une façon particulière de raconter les histoires avec beaucoup de pertinence, de clairvoyance, d’ironie, d’amusement. Donc, elle parle à tout le monde. »

Si l’on devait pointer une limite, ce serait peut-être la relative irrésolution de la deuxième version, qui semble parfois chercher son équilibre entre les deux autres plutôt que d’affirmer sa propre logique interne. Mais c’est là une remarque marginale dans un ensemble qui tient.

Sous ses airs de vaudeville intellectuel, Trois versions de la vie rappelle que la vie n’est souvent qu’une affaire de montage, de rythme et de regard — autrement dit, de théâtre.