21 AVRIL – 2 MAI 2026
reprise
Horaires
Mardi, vendredi 20h • Mercredi, jeudi, samedi 19h • Dimanche 17h
Relâche lundi / Durée : 1h30
D’après les lettres de Grisélidis Réal à Jean-Luc Hennig, La Passe Imaginaire et Les Sphinx (Éditions Verticales 2006)
Adaptation et mise en scène, Françoise Courvoisier. Avec Martine Schambacher et Françoise Courvoisier
Assistante à la mise en scène, Léa Déchamboux. Assistante à la scénographie, Natacha Jaquerod
Lumière, Rinaldo Del Boca. Son, Nicolas Le Roy. Photos, Anouk Schneider
Production Les Amis – Le Chariot
EN DEUX MOTS…
Au 46 rue de berne, dans la cuisine de Grisélidis Réal, la légendaire peintre, écrivaine et prostituée genevoise, on assiste simultanément à deux périodes de sa vie. D’un côté la comédienne Martine Schambacher incarne la grande dame lorsqu’elle est atteinte du cancer, dans les dernières années de sa vie ; de l’autre, Françoise Courvoisier la célèbre dix ans plus tôt, lorsqu’elle est encore en pleine activité.
Cette adaptation théâtrale puise dans les innombrables lettres qu’elle écrit à Jean-Luc Hennig, éditées en deux volumes aux éditions Verticales : La Passe Imaginaire et Les Sphinx.
21 ans déjà que l’artiste tzigane et « catin révolutionnaire » comme elle aimait se nommer, nous a quittés. La Ville de Genève, après lui avoir fait une place au Cimetière de Rois, lui a récemment attribué une autre Place, dans le quartier des Pâquis, dont l’inauguration aura lieu le 18 mai 2026 !
Quelle que soit l’importance de la lutte révolutionnaire de Grisélidis, sa plus grande force – et je crois sa plus grande dignité – est d’avoir fait de sa vie, de sa chair de prostituée et de ses songes une écriture. Pas un témoignage de plus, un de ces témoignages sans style et sans nom, sur les vies et mœurs d’une prostituée, non, une écriture de la prostitution, de l’ivresse, de l’errance, de la violence. Une écriture, en petits éclats d’écriture, à la fois lyrique et rageuse, splendide et forcenée. Jean-Luc Hennig, Préface Les Sphinx.
GRISÉLIDIS AU THÉÂTRE, UN PARADOXE EN OR…
Françoise Courvoisier,
extrait d’un article paru dans La nuit écarlate ou le repas des fauves
Gérard Laniez, éditions Himeros
Je n’ai jamais rencontré de personnalité aussi soucieuse de dire la vérité, de faire tomber les masques d’hypocrisie auxquels la société nous contraint parfois. Qu’il s’agisse de son métier de prostituée ou, plus tard, de sa maladie, Grisélidis Réal se faisait un plaisir à ne rien cacher, à dévoiler la réalité jusque dans les moindres détails. Et pourtant, notamment dans ses lettres à Jean-Luc Hennig, elle ne cesse d’enjoliver la réalité afin d’embellir le quotidien. Elle mange des fraises «énormes, rouge sang», ses boucles d’oreille sont des «méduses d’or» et quand elle tombe amoureuse, c’est à la folie : « Une folie féroce, muette, incrustée comme une pieuvre géante au profond de mon corps… ». Même la laideur trouve grâce à ses yeux et ses clients les plus affreux se voient pourvus, sous sa plume, de qualités exceptionnelles. À la fin de sa vie, alors qu’elle est déjà si malade, elle montre une extraordinaire détermination à se parer : « Se laver, s’habiller, se maquiller les yeux – surtout ne pas apparaître défaite – apprêter astucieusement le peu qu’il me reste de cheveux, de seins, d’ongles.(.) Toujours flamber, être dressée, pavoiser, charmer, s’éblouir, s’allumer, rayonner »…
Et, paradoxalement, à la même période, elle écrit aussi : « Enterrez-moi nue, comme je suis venue, sans argent, sans vêtements, sans bijoux, sans fioritures… ». Ce sont précisément ces contradictions, ces changements d’humeur, passages abrupts du désespoir le plus absolu à l’extase la plus totale, qui rendent les écrits de Grisélidis si savoureux au théâtre. Peut-on imaginer personnage plus vivant, plus merveilleusement humain ? (…) Mettre en scène ou jouer ces textes, c’est s’engager humainement et politiquement, s’engager viscéralement au sens propre du terme, c’est-à-dire avec les viscères, c’est bouillonner avec elle de colère contre le mépris du bourgeois. Jouer Grisélidis, c’est aussi souffrir dans son corps et dans son âme, éprouver de la compassion pour le « cochon de campagne au poil sauvage », pour la « baleine échouée à l’agonie », ou encore pour le « bouc puant la sueur de toute une journée de travail »… En tant que metteure en scène, je ne peux pas traiter cette œuvre-là comme une autre. Parce qu’il ne s’agit pas d’une fiction, mais bien d’une parole exposée comme une chair à vif. (…)
ENTRE ALOÏSE ET ROBERT WALSER
Jean-Luc Hennig,
extraits de la préface des Sphinx (Éditions Verticales 2005)
Les lettres naissent dans le moment, de l’excitation du moment, elles sont liées à l’épiderme, à la sensation courte. Chaque lettre a la durée d’une passe. Écrit à vif, jetée aussitôt sur le papier, c’est une chose sur laquelle on ne revient pas : c’est de l’émotion brute, de l’écriture brute, on la met sous pli, on cachette et on l’oublie.
Ces lettres, pour elle, étaient des lettres à la vie, à la mort. Des lettres qui se confondent avec le battement du cœur. Elle dit un moment qu’elle m’écrivait tout le temps. Le jour, la nuit. Quand elle écrivait, quand elle n’écrivait pas. Ces lettres, c’est le corps vivant de Grisélidis. Toutes les pages sont saturées. Rares sont les pages avec du blanc, Grisélidis n’aimait pas le blanc. Et toujours cette grande écriture somptueuse, au Bic noir, avec beaucoup de majuscules, des majuscules partout, en particulier à Cul et à Cancer. Faisait-elle un brouillon ? Je ne crois pas, je n’en sais rien. Mais tout est daté. Scrupuleusement. Tout est « ordré », comme on dit en Suisse. Et tout son monde chaque fois rassemblé, nommé, jugé, en cercle autour d’elle. Tous les noms de ceux qu’elle a aimés (parfois détestés, ils y sont aussi). Une place pour chaque chose, chaque chose à sa place. La fureur (la rage) de Grisélidis a besoin de toutes ces bornes de la raisonGrisélidis fut avant tout une artiste tzigane si on veut, en tout cas une artiste de sa vie, un écrivain flamboyant, entre Aloïse et Robert Walser, Adolf Wölfli et Friedrich Dürrenmatt. Et pas seulement une Mère Jeanne des Anges, une sombre Reine des Pâquis, un Ange déchu. Elle avait ce genre de folie qu’on ne voit plus aujourd’hui, mais que certains ont pu connaître. Cette folie qui est certainement la seule façon de vivre. Et d’aimer. Et de mourir. Elle avait simplement, comme dit Verlaine, «l’orgueil de la vie».
Quel que soit l’importance de la lutte révolutionnaire de Grisélidis, sa plus grande force – et je crois sa plus grande dignité – et d’avoir fait de sa vie, de sa chair de prostituée et de ses songes une écriture pas un témoignage de plus, un de ces témoignages sans style et sans nom, sur les vies et mœurs d’une prostituée, non, une écriture de la prostitution, de l’ivresse, de l’errance, de la violence, une écriture, en petits éclats d’écriture, à la fois lyrique et rageuse, splendide et forcenée.
LA PRESSE
LETTRE À « GRI », LA FEMME ARC-EN-CIEL
Stéphane Michaud, La Pépinière
4 mai 2026
Les Amis musiquethéâtre et son emblématique directrice Françoise Courvoisier reprennent pour notre plus grand plaisir coupable 46, rue de Berne, un intense spectacle de correspondances de l’écrivaine Grisélidis Real à son ami Jean-Luc Hennig à deux époques différentes. La plus célèbre catin du canton, ici astucieusement mise en scène, continue encore et toujours à nous éblouir. On aimerait le lui écrire…
Chère Madame,
Voici plus de vingt ans que vous êtes partie promener vos mots, vos pinceaux et votre corps sur les pavés de l’au-delà. De vous, il reste un prénom mystérieux emprunté à un conte de Perrault, et surtout une parole libre, crue et belle pour dire et défendre les droits des travailleuses du sexe.
Artiste protéiforme engagée, vous avez gagné vos lettres de noblesse de votre vivant et votre aura ne cesse de grandir au prisme mortuaire. On vous reconnaît aujourd’hui comme une femme extraordinaire, vous donnant le droit de dormir au cimetière des Rois tout en baptisant à votre nom une place aux Pâquis. Vous êtes aussi le sujet de plusieurs livres et pièces de théâtre à votre honneur. La dernière en date, la reprise du spectacle 46, rue de Berne aux Amis, est un bijou précieux.
En effet, sur le plateau du petit théâtre carougeois, vous voilà incarnée par deux impeccables actrices. Françoise Courvoisier, avec laquelle vous entretenez un compagnonnage amical de longue date, vous joue dans la soixantaine, encore au travail, recevant client sur client dans votre petit appartement des Pâquis. Et l’immense Martine Schambacher quant à elle, qui vous interprète atteinte par la maladie, vers 73 ans, au même endroit, avec une bougonnerie, une sensibilité et une justesse de jeu impressionnantes.
Par la simple et habile astuce d’une mise en scène en miroir signée par la même Françoise Courvoisier, on vous découvre alors simultanément à deux périodes de votre vie. Une quinzaine d’années sépare ainsi cour et jardin et pourtant des deux côtés de la scène vous êtes à la même table de cuisine pour écrire à votre ami et amant imaginaire Jean-Luc Hennig, journaliste et écrivain français. Des années de correspondances qui feront l’objet de deux livres : La Passe imaginaire et Les Sphynx. Autant de lettres d’où sont tirés maints extraits qui servent ce petit bonheur d’adaptation théâtrale.
Il y a donc d’un côté la pute décomplexée qui accueille dans sa chambre toute la misère et la beauté du monde ; et de l’autre l’artiste cancéreuse qui attend l’amour et la mort. La catin pugnace que vous étiez livre ses anecdotes sur ses clients à l’aide d’un cahier noir dans lequel vous notiez les habitudes de chacun… et cela avec un vocabulaire des plus… fleuris et corsés. Et l’agonisante magnifique témoigne sans fard des étapes de la maladie avec pour seuls recours l’écriture… et un petit doigt de porto. Au passage, entre deux carrés de chocolat Lindt, vous poussiez encore quelque gueulante pour dénoncer l’hypocrisie du politique. Vous vous en souvenez ?
Chère « Gri », j’aimerais vous remercier pour la liberté de ton de votre écriture. Putain (!) que cela fait du bien en nos temps aseptisés par l’hégémonie d’une pensée autocratique et manichéenne évidée de sa chair. Il y a dans vos mots une force rageuse pour dire sans détour la réalité de la prostitution et le rôle social de vos sœurs de trottoir. En considérant vos clients comme appartenant à une grande famille de cabossés de l’existence, vous en êtes la digne matriarche et acceptez avec abnégation de plonger là où ça pue pour y trouver quelques fleurs au parfum d’espoir. Vos combats, votre franchise et votre appétit de vivre sont aussi excessifs que splendides.
Il y a tant d’humanité dans vos textes. Tant de vie « à vif », sans masque ni fioriture. Avec vous, une chatte s’appelle une chatte. Et les phrases claquent, percutent et bousculent le bourgeois,tout bouillonnant qu’elles sont de grossièreté, de poésie et de versatilité. Paradoxes des mots. Tantôt vous plongent-ils dans le cloaque masculin, tantôt vous élèvent-ils dans l’extase du plaisir charnel, quasi spirituel. Et les actrices sur scène les disent si bien, vos mots, avec une force qui vient du ventre et une immense ouverture d’âme pour considérer votre bestiaire de michetons avec tendresse. Un attrait pour les maudits… et les mots dits.
Alors on se plaît à faire de votre cuisine du 46, rue de Berne, un lieu presque familier où l’on aime vous écouter parler d’écriture, de peinture, de politique et de cul. Les lettres que vous écriviez étaient fidèles au kairos de votre humeur, soit de l’émotion brute jetée sur le papier, lettres écrites d’un jet, dans l’inspiration du moment, « le temps d’une passe », dixit l’ami Jean-Luc.
Ainsi assiste-t-on à un cocasse spectacle de correspondance à sens unique. Vous écriviez à 60 ans et Françoise Courvoisier – qui ne craint pas la prise de risque langagière et vestimentaire – redonne au public vos propos provocateurs avec un plaisir assumé. Vous écriviez à 73 ans et Martine Schambacher vous lit admirablement pour sentir l’urgence de goûter encore et encore à cette drôle de vie parvenue à son crépuscule. Quel que soit l’âge que vous aviez, vous écriviez à Jean-Luc. Mais de lui, nulle réponse mise en scène. Il n’est que la surface de projection sur laquelle vous pouvez projeter votre fureur inassouvie, votre grain de folie bienvenu et votre envie d’aimer envers et contre tout.
Insistons surtout sur les qualités de diseuses de mots des deux comédiennes, ces mots pour éclairer la prostitution, l’ivresse, l’errance et la violence. Sur scène, Françoise Courvoisier, en tenue résille de catin, vous raconte orgasmique, cumulant passe sur passe à un rythme effréné tout en militant à travers l’Europe pour défendre et reconnaître les droits de celles qui exercent le plus vieux métier du monde. Et d’ajouter : Nous les putes, on ira direct au paradis, parce que l’enfer, on a déjà donné. Cette saillie épistolaire vous ressemble à n’en point douter. Elle ferait rougir à coup sûr les féministes qui associaient systématiquement prostitution et misère, ce qui avait le don de vous exaspérer. Quant à Martine Schambacher, c’est avec une profondeur qui n’a d’égal que le cynisme de son humour qu’elle vous sublime sur le tard dans une interprétation toute organique. Vos sœurs de scènes montrent ainsi à quel point les clichés ne résistent pas à votre capacité à déborder de vous-même tout au long d’une vie faite d’engagements sociaux, artistiques et politiques.
On pourrait continuer longtemps d’additionner les anecdotes brillantes vous concernant : les tarifs selon la condition du client, allant de 50 francs français à 500 francs suisses, les passes pour nourrir ses enfants, à longueurs variables, les livres que vous donniez à lire à vos michetons, votre générosité reconnue par toutes les classes sociales, votre attrait pour le Maghreb, la création d’Aspasie, le combat face à la maladie… mais je crois qu’on a compris le message : il faut vous lire de toute urgence car vous êtes une immense écrivaine. Et courir voir tout ce qui vous concerne : expos, rétrospectives et spectacles, celui-ci comme le précédent.
Voilà, chère artiste tzigane flamboyante, ce qu’il convenait de saluer de la reviviscence de votre lutte révolutionnaire pour la prostitution bien exercée sur les planches des Amis. Et la quête et l’odyssée d’une femme à nulle autre pareille. Une femme arc-en-ciel. Tant la palette de votre vie a été riche de mille éclats de couleurs. Difficile d’imaginer meilleur hommage pour s’éblouir de votre écriture et, à travers elle, vous imaginer toujours rayonnante au grand bordel de Thanatos.
Avec toute mon admiration pour vous et vos doubles théâtraux.
DISPARUE IL Y A 20 ANS, GRISÉLIDIS, CATIN RÉVOLUTIONNAIRE BRÛLE TOUJOURS AUX AMIS
Marie-Pierre Genecand, Le Temps,
14 mai 2025
Sur la scène carougeoise, aux côtés de Martine Schambacher, Françoise Courvoisier fait entendre la parole de la reine des prostituées dans «46 rue de Berne». Une claque, encore et toujours, à vivre jusqu’au 25 mai.
On connaît la pasionaria qui a lutté d’arrache-pied pour que les prostituées aient des droits. Elle a d’ailleurs été saluée par les autorités genevoises pour ce combat – depuis 2009, elle règne au cimetière des Rois et, depuis peu, la place Plantamour, un nom prédestiné, est devenue «son» endroit. On connaît moins Grisélidis Réal pour ses qualités d’écrivaine, même si celles-ci éclatent à chaque fois que Françoise Courvoisier les relaie sur scène. Dès que l’occasion lui en est donnée – ici les 20 ans de sa disparition –, la metteuse en scène célèbre «la catin révolutionnaire», comme elle aimait se présenter.
Et quelle célébration! Juste deux comédiennes, Françoise Courvoisier et Martine Schambacher, qui incarnent l’égérie à 60 et 70 ans et égrènent ses lettres à Jean-Luc Hennig, le compagnon de cœur qui n’a jamais été son amant. Mais le verbe de «la princesse tzigane», à la fois cru et flamboyant, suffit à enflammer la soirée. Et à rappeler sa passion pour les maudits (elle tarifait ses passes en fonction des moyens de ses clients) et les mots dits.
Que font les Droits de l’homme?
«Hier, j’ai fait neuf clients, et parmi eux cinq de mes Boucs. La Brute, l’Allumette, le Cochon de campagne, le Nain sicilien et Trois Tonnes. J’en ai tout un troupeau.» «Trois Tonnes vient de sortir de chez moi. Ivre, comme d’habitude. A peine entré, il se rue sur moi. Ces pauvres types n’ont jamais de femmes. Lui ça fait onze ans qu’il vient. Je le vois grossir d’année en année. Par contre, sa queue rétrécit, se recroqueville sous son énorme ventre.» Ou encore: «Ces hommes n’ont personne. Personne. On se demande ce que font les Droits de l’homme, la Croix-Rouge, Frères de nos Frères, tous ces organismes qui touchent des millions pour asseoir le cul de leurs fonctionnaires sur des fauteuils en similicuir!»
Dans La Passe imaginaire, premier recueil de ses lettres à Jean-Luc Hennig, Grisélidis Réal décrit sans fard, mais avec beaucoup d’humour, son quotidien de catin. Elle a entre 50 et 60 ans et travaille encore régulièrement. Sur scène, c’est Françoise Courvoisier, en résille intégrale, qui lance ces paroles pimentées. On y entend toute la fougue de la militante qui court les congrès à travers l’Europe pour défendre le statut de prostituée. Et on voit à quel point, plus que du sexe, Grisélidis Réal a donné une dignité à ses protégés.
Direct au paradis
«La Brute! J’hésite toujours à le faire rentrer… Mais après tout, il fait partie de l’humanité souffrante, aussi nébuleux et imbibé d’alcool soit-il! Après une heure d’efforts surhumains, après un dernier baiser brûlant d’alcool, tout épineux de barbe, après m’avoir harponnée de ses dents comme pour mieux se planter en moi, dans un désordre de sueur et d’écrasement… je sens se répandre tout au fond de moi une misérable aurore.» Avec ce vécu secoué, pas étonnant que, plus loin, Grisélidis assure: «Nous, les putes, on ira direct au paradis, parce que l’enfer, on a déjà donné.»
Sur la gauche du plateau, dans le même appartement où les livres règnent en majesté à côté d’une cuisinière de fortune, Martine Schambacher incarne une Grisélidis moins vaillante, plus blessée. A 70 ans, la sublime vient d’apprendre qu’elle souffre d’un cancer. Toujours à destination de Jean-Luc Hennig, elle tient la chronique de ses soins dévastateurs, raconte un dernier amour amer et fusille Sarkozy qui, avec ses décrets anti-prostitution, détruit le travail de toute sa vie.
Dialogue intime
Avec sa voix grave, Martine Schambacher, compagne et comparse de l’acteur François Chattot, amène une profondeur dans ces lettres parues dans Les Sphinx, alors que Françoise Courvoisier incarne plutôt le côté pugnace et bondissant de la militante. Quand l’une est éclairée (lumières de Rinaldo Del Boca) et animée, l’autre se tient dans l’ombre, aux aguets.
Parfois, lors d’un enchaînement, les deux comédiennes se font face et on sent alors le dialogue que Grisélidis Réal a toujours entretenu avec elle-même. Par passion pour les malfrats, elle a subi des violences et connu la prison, sans jamais perdre sa lucidité sur son parcours. Elle parle de sa mère trop sévère, de son père parti trop tôt, de cette âme d’anarcho-satirique qui brûle en elle, et comme les grands écrivains, pour en parler au plus près, elle trouve les mots qu’il faut.
LES YEUX DANS LES YEUX
Pascal Décaillet reçoit Françoise Courvoisier, Léman Bleu
12 mai 2025
