13 JANVIER – 1er FÉVRIER 2026
création

Horaires
Mardi, vendredi 20h • Mercredi, jeudi, samedi 19h • Dimanche 17h
Relâche lundi / Durée : 1h45

 

Texte et mise en scène, Bastien Blanchard. Avec Nadim Ahmed, Estelle Benaïch, Danae Dario
et Angelo Dell’Aquila. Scénographie, Cornélius Spaeter. Lumière, Marc Heinmendinger
Costumes, Ljubica Markovic. Photo affiche, Claire Nicolas. Photos plateau, Anouk Schneider
Production Cie Sous Traitement / Les Amis – Le Chariot, avec le soutien de la Loterie Romande et le Fonds mécénat SIG

EN DEUX MOTS…

KALVIN. Tu as confiance en moi, Chelsea ?

CHELSEA. Oui, bien sûr.

KALVIN. J’ai cru un moment que tu n’avais pas confiance en moi !

Un été caniculaire à Los Angeles. Chelsea et Kalvin, mariés depuis deux ans, coulent des jours heureux, jusqu’à ce qu’un problème de climatiseur vienne troubler leur quiétude. Quand débarque le réparateur, un anti-héros nommé Jacob, Chelsea est touchée par la gentillesse et la simplicité de cet homme, à l’extrême opposé de son parfait mari…

Avec cette première pièce, sur le ton de la comédie, le jeune comédien et musicien genevois Bastien Blanchard fait la critique d’un bonheur consumériste et factice, tout en évoquant des problèmes majeurs de notre civilisation tels que le réchauffement climatique et la surconsommation.

NOTE D’INTENTION
Bastien Blanchard, décembre 2025

Canicule est une pièce de théâtre que j’ai écrite durant l’été 2022. Pensée pour être jouée par deux actrices et deux acteurs, elle raconte l’histoire de Chelsea : une jeune femme qui passe ses journées dans sa maison de verre et de béton sur les hauteurs de Los Angeles, en proie à un problème de climatiseur, alors que l’été caniculaire est de plus en plus écrasant et que les feux de forêts se rapprochent dangereusement. L’environnement de Chelsea est étouffant, physiquement et psychologiquement, et superficiel à l’extrême. L’image et la représentation de soi sont au centre.

J’ai imaginé cette pièce comme une maison de poupée Barbie : parfaite, rangée et design, où les conversations tournent essentiellement autour de banalités comme les vêtements, la fête ou le temps qu’il fait. Autre distraction pour tuer l’ennui : les ragots. C’est dans cette conjonction que survient l’élément déclencheur : Jacob. Anti-héros par excellence, sans le vouloir, il va faire exploser ce petit monde d’apparence.

Avec cette pièce, je souhaitais précisément mettre l’accent sur un monde en bout de course. Afficher son bonheur sur les réseaux sociaux est désormais chose commune, une situation qui peut altérer les rapports que nous entretenons avec nos proches, nos ami.e.s ou nos conjoint.e.s. Comme si on jouait au bonheur, au monde parfait, à la maison de poupée. Bien sûr, nous jouons tous et toutes des rôles dans la société, avec plus ou moins d’intensité et de conviction. Mais j’espère tout de même qu’il reste des endroits et des êtres avec lesquels le jeu n’est plus nécessaire, où nous pouvons simplement être nous-mêmes. Avec nos qualités et nos défauts. Parce que lorsque nous trichons, nous ne vivons pas pleinement l’instant présent ; nous calculons, nous élaborons une attitude ou anticipons une réponse. Nous sommes centrés sur nous-même au lieu d’être totalement à l’écoute de l’autre. Selon plusieurs études, les adolescents n’ont jamais été aussi isolés et paradoxalement autant reliés numériquement au monde entier, ce qui ne fait qu’accroître leur désir mimétique, la peur de ne plus être « tendance » Cette problématique m’amène au deuxième thème de la pièce : la surconsommation. Aujourd’hui tout est à portée de clic à des prix défiants toute concurrence. La publicité ciblée est de plus en plus efficace. On consomme vite et on jette vite. La plupart de ces objets, souvent en plastique, traversent le monde pour arriver dans des temps records devant notre porte, pour terminer dans la nature.

Le réchauffement climatique et ses conséquences sont aussi un thème important de la pièce. Écrite en 2022, l’histoire s’est avérée réelle en janvier 2025 avec des incendies qui ont ravagé des quartiers entiers de Los Angeles. Dans un pays où les dirigeants nient le réchauffement global de la planète, ce genre d’épisode risque de se reproduire régulièrement. Dans Canicule, il est question d’un climatiseur en panne. C’est le serpent qui se mord la queue ! La température augmente, on climatise à tour de bras, ce qui a pour conséquence de polluer l’atmosphère et de faire augmenter encore la température. Donc, on climatise encore plus… Certains pays ont déjà commencé à climatiser les rues ! On cherche des solutions immédiates, sans penser à l’avenir, au long terme. Il y a un déni ou un aveuglement à entendre ceux qui se battent pour prévenir du danger qui arrive à grands pas.

 

LA PRESSE

AUX AMIS, À GENÈVE, LE GRAND INCENDIE DES COEURS ET DES VALEURS

Marie-Pierre Genecand, Le Temps,
19 janvier 2026

Dans Canicule, écrit et mis en scène par Bastien Blanchard, Chelsea découvre le «true love» en dehors des sentiers battus. Et quand tout flambe, l’antihéros devient le héros.

Chelsea, pauvre petite fille riche qui se consume de chaleur et d’ennui dans sa villa californienne aux côtés de Kalvin, son mari macho et obsédé par la propreté des baies vitrées. De vrais Ken et Barbie cochant les stéréotypes du consumérisme: la belle figure, les beaux habits, la belle piscine et toute la vacuité du monde en prime.

A l’écriture et à la mise en scène de Canicule, sa première pièce, Bastien Blanchard ne craint pas le sentiment de déjà-vu. Y compris pour le grain de sable qui fait dérailler cet univers de papier glacé: le coup de cœur de Chelsea pour Jacob, le réparateur de la climatisation qui est aussi emprunté, honnête et dévoué que les mâles ambiants sont poseurs, tricheurs et arrogants…

Danae Dario, façon BB
Pas mal de naïveté, donc, dans ce spectacle à découvrir aux Amis, à Carouge, dirigé sur un mode réaliste, type séries TV aux éternels rebondissements. Cela dit, passé l’étonnement face au cliché, on apprécie la sincérité de jeu des comédiens qui parviennent à nous embarquer. A commencer par Danae Dario, diplômée de la Manufacture, qui prête à Chelsea un naturel déconcertant, façon BB dans ses jeunes années. Vu son profil de blonde écervelée, le personnage est forcément maladroit – Chelsea se mange régulièrement la baie vitrée jusqu’à la fracasser! – et croit dans le grand amour, le vrai, quand toutes ses copines ne pensent qu’aux signes extérieurs de richesse. Sur une terrasse en pierres apparentes imaginée par Cornélius Spaeter, Danae Dario, visage d’ange, trouve la veine candide de son héroïne dissidente et irrigue son personnage d’une vraie envie de changement.

Dans le double rôle du méchant – le mari et Scott, un vendeur véreux de climatisation –, Nadim Ahmed a plus de peine à aller au bout de sa composition. Il est bien carré et musclé comme il faut, mais on ne sent pas vraiment la menace lorsque les événements lui font perdre pied. La bonne surprise, en revanche, c’est Estelle Benaïch. Cette diplômée de l’Ecole Serge Martin joue Pam, l’amie survoltée, à fond sur les potins et prête à abandonner Chelsea lorsque cette dernière quitte le droit chemin. La jeune comédienne foudroie la torpeur caniculaire de son énergie et sa sidération quand elle découvre Jacob, le prince pas charmant, est hilarante.

Dans le sillage des antihéros américains
Mais, évidemment, le spectacle ne serait rien sans Angelo Dell’Aquila, ami fidèle de Bastien Blanchard et pour lequel, justement, le rôle de Jacob a été écrit. Rappelant les antihéros américains, le comédien genevois est parfait sous les traits de ce réparateur-loseur qui est bouleversé par la beauté de Chelsea et ne cesse de s’excuser. Sa sollicitude pour la pauvre petite fille riche est touchante et, lorsque la situation vire au drame, il démontre (évidemment) sa grande valeur.

On ne dira pas comment cette comédie romantique se termine, d’autant que le sujet est sensible, ces temps. Juste glisser que, sur cette scène très bien éclairée par Marc Heimendinger, il n’y a pas que les cœurs qui s’enflamment.

 

CULT

L’actu, Léman Bleu
15 janvier 2026

LE GRAND CHAUVE AVEC UNE MALLETTE EN CUIR

Stéphane Michaud, La Pépinière,
19 janvier 2026

Les Amis proposent jusqu’au 1er février une extension théâtrale autour du personnage emblématique de François Perrin-Pignon , ici campé par l’irrésistible Angelo Dell’Aquila dans le rôle de Jacob. Pour cette création dont il signe l’écriture et la mise en scène, le multi-talentueux Bastien Blanchard signe ainsi avec Canicule une comédie classique et un poil éculée sur le thème du bonheur consumériste des méchants riches mis en échec par la simple gentillesse d’un gueux dont l’héroïne et le public tombent amoureux.

On se réjouit de l’éclosion des talents. A ce titre et à n’en point douter, Bastien Blanchard fait partie désormais des valeurs sûres de la scène romande. Et il y a fort à parier que le sillon hyper-créatif qu’il trace depuis quelques années va continuer à s’élargir pour continuer à le mener de succès en succès. Canicule en est à l’évidence un nouveau jalon.
On ressent donc une excitation particulière à découvrir sa première pièce. Le pitch est clair : Dans sa villa de L.A, Chelsea se noie dans une vie de riche des plus superficielles. Avec Kalvin, son surfeur de mari fortuné, ils sirotent des cocktails de betterave autour de la piscine en échangeant des banalités. Et lorsque celui-ci s’absente, sa femme s’ennuie. Alors, quand un ouvrier à la François Pignon débarque pour réparer le climatiseur, Chelsea tombe sur le charme de cet honnête homme dont tout le monde se moque, à commencer par Pamela, sa meilleure amie.
Les codes et ressorts de la comédie sont ainsi posés comme un exercice que Bastien Blanchard aurait décidé de s’imposer, une sorte de passage obligé qui lui permet d’élargir encore la palette des styles explorés : Regardez, ça aussi je sais le faire… Il nous emmène cette fois-ci sur un terrain peut-être moins original que d’autres aventures artistiques bien que la copie rendue soit tout à fait remarquable.

A commencer par le texte. D’emblée, le rythme des courtes répliques fait mouche et le ton choisi nous donne vite les clés pour comprendre que le décor de rêve présenté va tantôt exploser. A l’instar de la baie vitrée de la terrasse du couple bourgeois. Le texte nous invite ainsi à une double lecture qui souligne bien les apparences hypocrites des relations humaines de ce monde aussi friqué que matérialiste. Et l’ambivalence des personnages nous questionne jusqu’au bout, à l’instar des intentions de Kalvin dont chacun-e pourra en penser ce qu’il veut.

Il y a en parallèle la qualité de jeu indéniable des quatre acteurices. Danae Dario a l’occasion de montrer une grande palette, de l’épouse nunuche à la révoltée émancipée en passant par la femme trahie ou l’amoureuse en rupture avec le système. Du très beau travail. Estelle Benaïch, quant à elle, incarne une Pamela à baffer tant tout est faux chez elle… et qu’elle le fait avec une justesse épatante. Soulignons son énergie cocaïnée, ses mimiques hystériques et ses postures hyper-calculées qui font de son personnage un ressort comique indéniable à toute bonne comédie de ce style. Pour sa part, Nadim Ahmed a vraiment la tête (et le corps) de l’emploi pour endosser le double rôle archétypique du mari play-boy et de son pseudo ami jumeau Scott. Une jolie brochette de talents bien distribuée, en somme.

Et bien sûr, vous l’aurez compris, spéciale dédicace à la performance éblouissante d’Angelo Dell’Aquila dans le rôle de Jacob, qui prolonge avec excellence la chaîne des François Perrin-Pignon présente au théâtre et au cinéma depuis plus de cinquante ans . Comme un chien dans un jeu de quilles, le comédien est époustouflant de naïveté, de drôlerie et d’humanité. Et diantre que cela fait du bien face à tous les incendies que notre monde subit.
Au-delà du besoin de rire pour ne pas sombrer dans la sinistrose ambiante, Jacob est un contre-point magnifique au vice de l’homme post moderne. Il prouve à lui tout seul les méfaits du projet néo-libéral mis en place par les aïeuls reaganien du trumpisme dans les années 80. De là, le dogme de la surconsommation a produit et continue d’abîmer une société de plus en plus clivée où de riches décérébrés se sont coupés des valeurs humaines et écologiques. Il faut acheter, posséder, briller, écraser, jalouser, mépriser, disqualifier quitte à foutre en l’air des peuples entiers… et la planète (qui elle, soit dit en passant, s’en fout et s’en remettra sans nous). Et face à ce monde qui court à sa perte se dresse un Jacob qui nous recentre sur la beauté de l’humanité. Jacob comme le Messie qui sauve l’âme de Chelsea en la déconnectant de ses réseaux sociaux pour la reconnecter au vrai amour. C’est romantique, simple et beau. Jusqu’à la fin qu’on aurait pu toutefois saupoudrer d’un peu de cynisme pour éviter le côté fleur bleue.

Le décor est particulièrement soigné, du sol pavé de la piscine au mur de pierres naturelles bornant la propriété. Un transat, une chaise de jardin et une petite table ronde complètent ce terrain de jeu et offrent des possibilités scénographiques efficaces et classiques. A noter le très beau travail des lumières créées une nouvelle fois par le brillant homme de l’ombre (…) qu’est Marc Heinmendinger.

Le spectacle séduit par sa capacité à dire de manière légère des choses importantes sans jamais les moraliser. La question de la responsabilité des hommes dans le dérèglement climatique est omniprésente. Aucun des protagonistes n’en assume pourtant une once de responsabilité. On voit le feu avancer mais on continue d’aller surfer à Malibu et de climatiser des abribus. Au mieux, on se pose en héroïque pompier sans assumer notre mode de vie pyromane. On retrouve dans cette construction narrative le cœur du déni de nos civilisations qui ne croient par ce qu’elles savent. Jusqu’au collapse inévitable d’un siècle de dérives capitalistes. Mais comme nous ne serons plus là…
Qualité de l’écriture et du jeu, capacité de rire et faire rire des travers humains, savoir-faire éclectique entre innovations délirantes (Le Promptu) et respect des traditions théâtrales, mise en valeur du talent de sa troupe, l’essai est donc confirmé pour Bastien Blanchard qui a su avec Canicule rajouter une nouvelle corde à son arc artistique. Un auteur est né. On se réjouit de la suite.