LE GRAND CHAUVE AVEC UNE MALLETTE EN CUIR
Stéphane Michaud, La Pépinière,
19 janvier 2026
Les Amis proposent jusqu’au 1er février une extension théâtrale autour du personnage emblématique de François Perrin-Pignon , ici campé par l’irrésistible Angelo Dell’Aquila dans le rôle de Jacob. Pour cette création dont il signe l’écriture et la mise en scène, le multi-talentueux Bastien Blanchard signe ainsi avec Canicule une comédie classique et un poil éculée sur le thème du bonheur consumériste des méchants riches mis en échec par la simple gentillesse d’un gueux dont l’héroïne et le public tombent amoureux.
On se réjouit de l’éclosion des talents. A ce titre et à n’en point douter, Bastien Blanchard fait partie désormais des valeurs sûres de la scène romande. Et il y a fort à parier que le sillon hyper-créatif qu’il trace depuis quelques années va continuer à s’élargir pour continuer à le mener de succès en succès. Canicule en est à l’évidence un nouveau jalon.
On ressent donc une excitation particulière à découvrir sa première pièce. Le pitch est clair : Dans sa villa de L.A, Chelsea se noie dans une vie de riche des plus superficielles. Avec Kalvin, son surfeur de mari fortuné, ils sirotent des cocktails de betterave autour de la piscine en échangeant des banalités. Et lorsque celui-ci s’absente, sa femme s’ennuie. Alors, quand un ouvrier à la François Pignon débarque pour réparer le climatiseur, Chelsea tombe sur le charme de cet honnête homme dont tout le monde se moque, à commencer par Pamela, sa meilleure amie.
Les codes et ressorts de la comédie sont ainsi posés comme un exercice que Bastien Blanchard aurait décidé de s’imposer, une sorte de passage obligé qui lui permet d’élargir encore la palette des styles explorés : Regardez, ça aussi je sais le faire… Il nous emmène cette fois-ci sur un terrain peut-être moins original que d’autres aventures artistiques bien que la copie rendue soit tout à fait remarquable.
A commencer par le texte. D’emblée, le rythme des courtes répliques fait mouche et le ton choisi nous donne vite les clés pour comprendre que le décor de rêve présenté va tantôt exploser. A l’instar de la baie vitrée de la terrasse du couple bourgeois. Le texte nous invite ainsi à une double lecture qui souligne bien les apparences hypocrites des relations humaines de ce monde aussi friqué que matérialiste. Et l’ambivalence des personnages nous questionne jusqu’au bout, à l’instar des intentions de Kalvin dont chacun-e pourra en penser ce qu’il veut.
Il y a en parallèle la qualité de jeu indéniable des quatre acteurices. Danae Dario a l’occasion de montrer une grande palette, de l’épouse nunuche à la révoltée émancipée en passant par la femme trahie ou l’amoureuse en rupture avec le système. Du très beau travail. Estelle Benaïch, quant à elle, incarne une Pamela à baffer tant tout est faux chez elle… et qu’elle le fait avec une justesse épatante. Soulignons son énergie cocaïnée, ses mimiques hystériques et ses postures hyper-calculées qui font de son personnage un ressort comique indéniable à toute bonne comédie de ce style. Pour sa part, Nadim Ahmed a vraiment la tête (et le corps) de l’emploi pour endosser le double rôle archétypique du mari play-boy et de son pseudo ami jumeau Scott. Une jolie brochette de talents bien distribuée, en somme.
Et bien sûr, vous l’aurez compris, spéciale dédicace à la performance éblouissante d’Angelo Dell’Aquila dans le rôle de Jacob, qui prolonge avec excellence la chaîne des François Perrin-Pignon présente au théâtre et au cinéma depuis plus de cinquante ans . Comme un chien dans un jeu de quilles, le comédien est époustouflant de naïveté, de drôlerie et d’humanité. Et diantre que cela fait du bien face à tous les incendies que notre monde subit.
Au-delà du besoin de rire pour ne pas sombrer dans la sinistrose ambiante, Jacob est un contre-point magnifique au vice de l’homme post moderne. Il prouve à lui tout seul les méfaits du projet néo-libéral mis en place par les aïeuls reaganien du trumpisme dans les années 80. De là, le dogme de la surconsommation a produit et continue d’abîmer une société de plus en plus clivée où de riches décérébrés se sont coupés des valeurs humaines et écologiques. Il faut acheter, posséder, briller, écraser, jalouser, mépriser, disqualifier quitte à foutre en l’air des peuples entiers… et la planète (qui elle, soit dit en passant, s’en fout et s’en remettra sans nous). Et face à ce monde qui court à sa perte se dresse un Jacob qui nous recentre sur la beauté de l’humanité. Jacob comme le Messie qui sauve l’âme de Chelsea en la déconnectant de ses réseaux sociaux pour la reconnecter au vrai amour. C’est romantique, simple et beau. Jusqu’à la fin qu’on aurait pu toutefois saupoudrer d’un peu de cynisme pour éviter le côté fleur bleue.
Le décor est particulièrement soigné, du sol pavé de la piscine au mur de pierres naturelles bornant la propriété. Un transat, une chaise de jardin et une petite table ronde complètent ce terrain de jeu et offrent des possibilités scénographiques efficaces et classiques. A noter le très beau travail des lumières créées une nouvelle fois par le brillant homme de l’ombre (…) qu’est Marc Heinmendinger.
Le spectacle séduit par sa capacité à dire de manière légère des choses importantes sans jamais les moraliser. La question de la responsabilité des hommes dans le dérèglement climatique est omniprésente. Aucun des protagonistes n’en assume pourtant une once de responsabilité. On voit le feu avancer mais on continue d’aller surfer à Malibu et de climatiser des abribus. Au mieux, on se pose en héroïque pompier sans assumer notre mode de vie pyromane. On retrouve dans cette construction narrative le cœur du déni de nos civilisations qui ne croient par ce qu’elles savent. Jusqu’au collapse inévitable d’un siècle de dérives capitalistes. Mais comme nous ne serons plus là…
Qualité de l’écriture et du jeu, capacité de rire et faire rire des travers humains, savoir-faire éclectique entre innovations délirantes (Le Promptu) et respect des traditions théâtrales, mise en valeur du talent de sa troupe, l’essai est donc confirmé pour Bastien Blanchard qui a su avec Canicule rajouter une nouvelle corde à son arc artistique. Un auteur est né. On se réjouit de la suite.