DÉLICAT ET PRÉCIS, FELIPE CASTRO ÉCLAIRE À CAROUGE L’HUMANITÉ
DU « VOYAGE AU BOUT DE LA NUIT » 

Voyage au bout de la nuit

Marie-Pierre Genencand
7 mars 2025

Parce qu’il échappe aux pièges du fiel et de l’auto-apitoiement, le comédien Felipe Castro cisèle les faces les plus lumineuses du roman de Louis-Ferdinand Céline. Son «Voyage au bout de la nuit» est à voir sans tarder aux Amis, à Carouge, près de Genève

Quelle langue! Quelle lucidité sur la condition humaine! Et quelle capacité aussi à nommer les absurdités de la guerre avec une folle faconde! Bien sûr, les exégètes n’ont pas attendu Felipe Castro pour s’enthousiasmer à la lecture de Voyage au bout de la nuit, roman phare paru en 1932 qui a changé le rapport à l’écriture par ses flots d’oralité travaillée.

Mais si on applaudit avec tant d’enthousiasme la performance du comédien genevois aux Amis, à Carouge, c’est qu’il trouve le parfait endroit pour relayer les mots de Louis-Ferdinand Céline. Empathique, mais sans pathos. Sensible, mais sans sanglots. «J’ai veillé à rester du côté de la vie et chaque fois que je me renfermais dans un soliloque désenchanté, José Lillo, mon œil extérieur, me ramenait vers la lumière.» Résultat: le public est scotché de bout en bout devant ce comédien dont la délicatesse cisèle les intentions de l’auteur-médecin avec précision.

« Mentir, baiser, mourir »
«J’ai en moi mille pages de cauchemar en réserve.» «Lui, notre colonel, savait peut-être pourquoi ces deux gens-là tiraient, les Allemands aussi peut-être qu’ils savaient, mais moi, vraiment, je savais pas. Aussi loin que je cherchais dans ma mémoire, je ne leur avais rien fait aux Allemands.» «Les mères, tantôt infirmières, tantôt martyres, ne quittaient plus leurs longs voiles sombres.» «C’était une gentille fille, Lola, seulement, il y avait la guerre entre nous, cette foutue énorme rage qui poussait la moitié des humains, aimants ou non, à envoyer l’autre moitié vers l’abattoir.» «Je ne connaissais que des pauvres, c’est-à-dire des gens dont la mort n’intéresse personne.» «Mentir, baiser, mourir. On mentait avec rage au-delà de l’imaginaire, bien au-delà du ridicule et de l’absurde, dans les journaux, sur les affiches, à pied, à cheval, en voiture. […] Bientôt, il n’y eut plus de vérité dans la ville.»

On pourrait continuer longtemps à citer des fulgurances de ce roman inspiré par l’expérience au front de Louis-Ferdinand Céline, en 1914, alors qu’il n’a pas 20 ans. Une expérience courte, de quatre mois, avant que sa blessure ne le renvoie à Paris, mais qui a permis au visionnaire qu’il est de capter l’horreur dans toute son ampleur.

Le sang et ses glouglous
Il faut encore le citer d’ailleurs lorsque, troufion au front, Céline-Bardamu échappe de peu à un obus qui, en revanche, ne manque pas deux soldats à ses côtés. «Ils s’embrassaient tous les deux pour le moment et pour toujours. Mais le cavalier n’avait plus sa tête, rien qu’une ouverture au-dessus du cou avec du sang dedans qui mijotait en glouglous comme de la confiture dans la marmite. Le colonel avait son ventre ouvert. Il en faisait une drôle de grimace.» L’horreur, oui, dans toute sa crudité.

Le spectacle résonne très fortement aujourd’hui que les fronts se durcissent et se rapprochent de l’Europe. Voilà pourquoi, même si Felipe Castro relaie aussi des passages du Voyage qui reflètent l’activité du médecin Céline avec ce terrible épisode sur «l’avortée», l’essentiel du spectacle parle de la boucherie de «feu et de bruit» et des disparités sociales qu’elle exacerbe. «La guerre, comme le feu, c’est pas la même chose si on est devant ou si on est dedans.»

Un ange pour parler de l’enfer
Avec son visage d’ange et sa douce crinière grise, Felipe Castro, la quarantaine effacée, se situe aux antipodes de l’invective prêtée à Céline. C’est justement ce contraste qui permet au public d’entendre la langue dans toutes ses nuances. Castro ne vend pas Céline avant de l’avoir goûté. Sa manière délicate de raconter le pire, mais aussi le plus humain, offre un perchoir sur lequel chaque spectateur peut se poser.

Il y a bien des pointes d’intensité, le moment du discours debout sur une chaise, par exemple, lorsque l’auteur a été décoré. Ou l’excellente diatribe de Princhard, un codétenu s’en prenant aux philosophes qui font avaler le pire au peuple zélé. Mais la colère n’étouffe jamais le propos. Debout, assis proche de nous (lorsqu’il parle de la mère de C.) ou arpentant la scène, le comédien n’a jamais le geste parasite. Son phrasé impeccable, sa prosodie tout en harmonie ouvre un boulevard de finesse au Céline jeune, et non le Céline antisémite des années brunes, qu’on découvre plus humain et plus pertinent que jamais.