21 AVRIL – 2 MAI 2026
reprise
Horaires
Mardi, vendredi 20h • Mercredi, jeudi, samedi 19h • Dimanche 17h
Relâche lundi / Durée : 1h30
D’après les lettres de Grisélidis Réal à Jean-Luc Hennig, La Passe Imaginaire et Les Sphinx (Éditions Verticales 2006)
Adaptation et mise en scène, Françoise Courvoisier. Avec Martine Schambacher et Françoise Courvoisier
Assistanat à la mise en scène, Léa Déchamboux. Scénographie, Natacha Jaquerod
Lumière, Rinaldo Del Boca. Son, Nicolas Le Roy. Photos, Anouk Schneider
Production Les Amis – Le Chariot
EN DEUX MOTS…
Françoise Courvoisier, qui a créé la première adaptation théâtrale de l’œuvre de Grisélidis Réal en 1993 au Théâtre du Grütli, est devenue proche au fil des ans de cette artiste hors du commun ; peintre, écrivaine et catin révolutionnaire. Avec 46 rue de Berne, qui puise dans les deux livres de correspondance avec Jean-Luc Hennig : La Passe Imaginaire et Les Sphinx, elle lui rend un nouvel hommage qui est peut-être le plus abouti, dans le sens où il met plus que jamais en lumière la qualité et la rareté de son écriture.
Quelle que soit l’importance de la lutte révolutionnaire de Grisélidis, sa plus grande force – et je crois sa plus grande dignité – et d’avoir fait de sa vie, de sa chair de prostituée et de ses songes une écriture. Pas un témoignage de plus, un de ces témoignages sans style et sans nom, sur les vies et mœurs d’une prostituée, non, une écriture de la prostitution, de l’ivresse, de l’errance, de la violence. Une écriture, en petits éclats d’écriture, à la fois lyrique et rageuse, splendide et forcenée. Jean-Luc Hennig, Préface Les Sphinx.
GRISÉLIDIS AU THÉÂTRE, UN PARADOXE EN OR…
Françoise Courvoisier,
extrait d’un article paru dans La nuit écarlate ou le repas des fauves
Gérard Laniez, éditions Himeros
Je n’ai jamais rencontré de personnalité aussi soucieuse de dire la vérité, de faire tomber les masques d’hypocrisie auxquels la société nous contraint parfois. Qu’il s’agisse de son métier de prostituée ou, plus tard, de sa maladie, Grisélidis Réal se faisait un plaisir à ne rien cacher, à dévoiler la réalité jusque dans les moindres détails. Et pourtant, notamment dans ses lettres à Jean-Luc Hennig, elle ne cesse d’enjoliver sa vie, d’embellir le quotidien. Elle mange des fraises «énormes, rouge sang», ses boucles d’oreille sont des «méduses d’or» et quand elle tombe amoureuse, c’est à la folie : « Une folie féroce, muette, incrustée comme une pieuvre géante au profond de mon corps… ». Même la laideur trouve grâce à ses yeux et ses clients les plus affreux se voient pourvus, sous sa plume, de qualités exceptionnelles. À la fin de sa vie, alors qu’elle est déjà si malade, elle montre une extraordinaire détermination à se parer : « Se laver, s’habiller, se maquiller les yeux – surtout ne pas apparaître défaite, vaincue par les stratagèmes cancéreux – apprêter astucieusement le peu qui me reste de cheveux, de seins, d’ongles.(.) Toujours flamber, être dressée, pavoiser, charmer, s’éblouir, s’allumer, rayonner »…
Et, paradoxalement, à la même période, elle écrit aussi : « Enterrez-moi nue, comme je suis venue, sans argent, sans vêtements, sans bijoux, sans fioritures… ». Ce sont précisément ces contradictions, ces changements d’humeur, passages abrupts du désespoir le plus absolu à l’extase la plus totale, qui rendent les écrits de Grisélidis si savoureux au théâtre. Peut-on imaginer personnage plus vivant, plus merveilleusement humain ? (…) Mettre en scène ou jouer ces textes, c’est s’engager humainement et politiquement, s’engager viscéralement au sens propre du terme, c’est-à-dire avec les viscères, c’est bouillonner avec elle de colère contre le mépris du bourgeois. Jouer Grisélidis, c’est aussi souffrir dans son corps et dans son âme, éprouver de la compassion pour le « cochon de campagne au poil sauvage », pour la « baleine échouée à l’agonie », ou encore pour le « bouc puant la sueur de toute une journée de travail »… En tant que metteur en scène, je ne peux pas traiter cette œuvre-là comme une autre. Parce qu’il ne s’agit pas d’une fiction, mais bien d’une parole exposée comme une chair à vif. (…)
ENTRE ALOÏSE ET ROBERT WALSER
Jean-Luc Hennig,
extraits de la préface des Sphinx (Éditions Verticales 2005)
Les lettres naissent dans le moment, de l’excitation du moment, elles sont liées à l’épiderme, à la sensation courte. Chaque lettre a la durée d’une passe. Écrit à vif, jetée aussitôt sur le papier, c’est une chose sur laquelle on ne revient pas : c’est de l’émotion brute, de l’écriture brute, on la met sous pli, on cachette et on l’oublie.
Ces lettres, pour elle, étaient des lettres à la vie, à la mort. Des lettres qui se confondent avec le battement du cœur. Elle dit un moment qu’elle m’écrivait tout le temps. Le jour, la nuit. Quand elle écrivait, quand elle n’écrivait pas. Ces lettres, c’est le corps vivant de GrisélidisToutes les pages sont saturées. Rares sont les pages avec du blanc, Grisélidis n’aimait pas le blanc. Et toujours cette grande écriture somptueuse, au Bic noir, avec beaucoup de majuscules, des majuscules partout, en particulier à Cul et à Cancer. Faisait-elle un brouillon ? Je ne crois pas, je n’en sais rien. Mais tout est daté. Scrupuleusement. Tout est « ordré », comme on dit en Suisse. Et tout son monde chaque fois rassemblé, nommé, jugé, en cercle autour d’elle. Tous les noms de ceux qu’elle a aimés (parfois détestés, ils y sont aussi). Une place pour chaque chose, chaque chose à sa place. La fureur (la rage) de Grisélidis a besoin de toutes ces bornes de la raisonGrisélidis fut avant tout une artiste tzigane si on veut, en tout cas une artiste de sa vie, un écrivain flamboyant, entre Aloïse et Robert Walser, Adolf Wölfli et Friedrich Dürrenmatt. Et pas seulement une Mère Jeanne des Anges, une sombre Reine des Pâquis, un Ange déchu. Elle avait ce genre de folie qu’on ne voit plus aujourd’hui, mais que certains ont pu connaître. Cette folie qui est certainement la seule façon de vivre. Et d’aimer. Et de mourir. Elle avait simplement, comme dit Verlaine, «l’orgueil de la vie».
Quel que soit l’importance de la lutte révolutionnaire de Grisélidis, sa plus grande force – et je crois sa plus grande dignité – et d’avoir fait de sa vie, de sa chair de prostituée et de ses songes une écriture pas un témoignage de plus, un de ces témoignages sans style et sans nom, sur les vies et mœurs d’une prostituée, non, une écriture de la prostitution, de l’ivresse, de l’errance, de la violence, une écriture, en petits éclats d’écriture, à la fois lyrique et rageuse, splendide et forcenée.
LA PRESSE
DISPARUE IL Y A 20 ANS, GRISÉLIDIS, CATIN RÉVOLUTIONNAIRE BRÛLE TOUJOURS AUX AMIS
Marie-Pierre Genecand, Le Temps,
14 mai 2025
Sur la scène carougeoise, aux côtés de Martine Schambacher, Françoise Courvoisier fait entendre la parole de la reine des prostituées dans «46 rue de Berne». Une claque, encore et toujours, à vivre jusqu’au 25 mai.
On connaît la pasionaria qui a lutté d’arrache-pied pour que les prostituées aient des droits. Elle a d’ailleurs été saluée par les autorités genevoises pour ce combat – depuis 2009, elle règne au cimetière des Rois et, depuis peu, la place Plantamour, un nom prédestiné, est devenue «son» endroit. On connaît moins Grisélidis Réal pour ses qualités d’écrivaine, même si celles-ci éclatent à chaque fois que Françoise Courvoisier les relaie sur scène. Dès que l’occasion lui en est donnée – ici les 20 ans de sa disparition –, la metteuse en scène célèbre «la catin révolutionnaire», comme elle aimait se présenter.
Et quelle célébration! Rien de spectaculaire, pourtant, dans 46 rue de Berne, à découvrir aux Amis, à Carouge, jusqu’au 25 mai. Juste deux comédiennes, Françoise Courvoisier et Martine Schambacher, qui incarnent l’égérie à 60 et 70 ans et égrènent ses lettres à Jean-Luc Hennig, le compagnon de cœur qui n’a jamais été son amant. Mais le verbe de «la princesse tzigane», à la fois cru et flamboyant, suffit à enflammer la soirée. Et à rappeler sa passion pour les maudits (elle tarifait ses passes en fonction des moyens de ses clients) et les mots dits.
Que font les Droits de l’homme?
«Hier, j’ai fait neuf clients, et parmi eux cinq de mes Boucs. La Brute, l’Allumette, le Cochon de campagne, le Nain sicilien et Trois Tonnes. J’en ai tout un troupeau.» «Trois Tonnes vient de sortir de chez moi. Ivre, comme d’habitude. A peine entré, il se rue sur moi. Ces pauvres types n’ont jamais de femmes. Lui ça fait onze ans qu’il vient. Je le vois grossir d’année en année. Par contre, sa queue rétrécit, se recroqueville sous son énorme ventre.» Ou encore: «Ces hommes n’ont personne. Personne. On se demande ce que font les Droits de l’homme, la Croix-Rouge, Frères de nos Frères, tous ces organismes qui touchent des millions pour asseoir le cul de leurs fonctionnaires sur des fauteuils en similicuir!»
Dans La Passe imaginaire, premier recueil de ses lettres à Jean-Luc Hennig, Grisélidis Réal décrit sans fard, mais avec beaucoup d’humour, son quotidien de catin. Elle a entre 50 et 60 ans et travaille encore régulièrement. Sur scène, c’est Françoise Courvoisier, en résille intégrale, qui lance ces paroles pimentées. On y entend toute la fougue de la militante qui court les congrès à travers l’Europe pour défendre le statut de prostituée. Et on voit à quel point, plus que du sexe, Grisélidis Réal a donné une dignité à ses protégés.
Direct au paradis
«La Brute! J’hésite toujours à le faire rentrer… Mais après tout, il fait partie de l’humanité souffrante, aussi nébuleux et imbibé d’alcool soit-il! Après une heure d’efforts surhumains, après un dernier baiser brûlant d’alcool, tout épineux de barbe, après m’avoir harponnée de ses dents comme pour mieux se planter en moi, dans un désordre de sueur et d’écrasement… je sens se répandre tout au fond de moi une misérable aurore.» Avec ce vécu secoué, pas étonnant que, plus loin, Grisélidis assure: «Nous, les putes, on ira direct au paradis, parce que l’enfer, on a déjà donné.»
Sur la gauche du plateau, dans le même appartement où les livres règnent en majesté à côté d’une cuisinière de fortune, Martine Schambacher incarne une Grisélidis moins vaillante, plus blessée. A 70 ans, la sublime vient d’apprendre qu’elle souffre d’un cancer. Toujours à destination de Jean-Luc Hennig, elle tient la chronique de ses soins dévastateurs, raconte un dernier amour amer et fusille Sarkozy qui, avec ses décrets anti-prostitution, détruit le travail de toute sa vie.
Dialogue intime
Avec sa voix grave, Martine Schambacher, compagne et comparse de l’acteur François Chattot, amène une profondeur dans ces lettres parues dans Les Sphinx, alors que Françoise Courvoisier incarne plutôt le côté pugnace et bondissant de la militante. Quand l’une est éclairée (lumières de Rinaldo Del Boca) et animée, l’autre se tient dans l’ombre, aux aguets.
Parfois, lors d’un enchaînement, les deux comédiennes se font face et on sent alors le dialogue que Grisélidis Réal a toujours entretenu avec elle-même. Par passion pour les malfrats, elle a subi des violences et connu la prison, sans jamais perdre sa lucidité sur son parcours. Elle parle de sa mère trop sévère, de son père parti trop tôt, de cette âme d’anarcho-satirique qui brûle en elle, et comme les grands écrivains, pour en parler au plus près, elle trouve les mots qu’il faut.
LES YEUX DANS LES YEUX
Pascal Décaillet reçoit Françoise Courvoisier, Léman Bleu
12 mai 2025
