20 SEPTEMBRE – 9 OCTOBRE 2022

De Yasmina Reza

Avec Mauro Bellucci, Sabrina Martin, Patricia Mollet-Mercier, Roberto Molo et Margarita Sanchez Mise en scène Claude Vuillemin. Lumière Rinaldo Del Boca. Costumes Sylvie Lépine. © Anouk Schneider

La pièce est parue en 2004 aux Éditions Albin Michel

Horaires Mardi 20h • Mercredi, jeudi, samedi 19h • Vendredi 20h30 • Dimanche 17h Relâche lundi • Horaire exceptionnel : vendredi 7 octobre 19h

 

SYNOPSIS

Aurélia.- Je répète une pièce espagnole dans laquelle je joue une actrice, qui répète une pièce bulgare…

Du théâtre dans le théâtre. Dans cette comédie particulièrement savoureuse et virtuose de Yasmina Reza, les comédiens incarnent des acteurs qui répètent une pièce espagnole, dans laquelle des acteurs jouent une pièce bulgare. Il y a donc sur un même plateau trois plans de réalité.

Dramaturge française traduite et jouée partout dans le monde (Conversations après un enterrement, Art, Le Dieu du Carnage…), Yasmina Reza adopte ici les thèmes récurrents dans son oeuvre : la solitude, la difficulté des relations familiales et amoureuses, le temps qui passe…, mais à sa manière, c’est-à-dire sans aucune pesanteur, laissant seulement flotter sur les personnages comme l’ombre d’une nostalgie, d’un essoufflement.

Production Les Amis – Le Chariot, avec le soutien de la Loterie Romande

COMÉDIENS EN QUÊTE DE PERSONNAGES

Claude Vuillemin, mars 2022

Cette pièce écrite pour le metteur en scène français Luc Bondy, créée à La Colline en 2004, n’a pas reçu le même succès que ses comédies précédentes : Art, ou encore Le Dieu du carnage. Mais cela est explicable par le ton plus intime, plus mystérieux et moins ostensiblement « comique ». Ce qui n’est pas pour me déplaire… Je suis particulièrement sensible au sens aigu de l’observation dont Yasmina Reza fait preuve ici. La façon dont elle fait parler ses personnages, toujours d’une grande justesse, d’une grande subtilité : que taisent les gens lorsqu’ils parlent ? Que se cache-t-il sous leurs phrases, derrière leurs soi-disant vérités ? Tel est le sujet phare de cette œuvre.

« Une pièce espagnole » aborde une fois de plus l’un des thèmes privilégiés de l’écrivaine : les relations familiales. La dramaturgie exploite comme chez Pirandello et d’autres le métathéâtre, soit le théâtre dans le théâtre. En effet, les comédiens que j’engage pour jouer « Une pièce espagnole », joueront des acteurs en répétition, qui répètent « Une pièce espagnole », dans laquelle des acteurs jouent une pièce bulgare. Il y a donc sur un même plateau trois plans de réalité.

On peut se demander à tout moment : est-on dans la pièce espagnole ou dans la réalité des personnages – acteurs, ou encore dans celle des comédiens présents sur scène ?

Le théâtre serait-il plus vrai que la vie ? Comme l’écrit Henri Michaux : « Ce qui est vrai semble faux et ce qui semble faux est vrai. »…

Sur le plan rythmique, comme pour une partition musicale, Yasmina Reza crée des ruptures avec des monologues où les acteurs s’adressent directement au public, faisant part de leurs réflexions, de leurs états d’âme du moment. Inspirés dans une certaine mesure par le texte qu’ils travaillent ? Contamination ? Là aussi, la notion de famille est présente. On dit ( on disait ) : famille de comédiens ou encore clan, chapelle, troupe, collectif, etc. Cet héritage a disparu, effacé par les impératifs de rentabilité et de productivité de notre monde globalisé. Les comédiens se retrouvent fragilisés. Que reste-t-il ? Des comédiens en quête de personnages, en quête d’eux-mêmes. Le plateau se transforme en « auberge espagnole », où chacun espère trouver ce qui l’intéresse, ce qu’il comprend en fonction de ses goûts, de sa culture ou de ses convictions.

Il y a de quoi s’amuser pour un metteur en scène et pour des comédiens ! Et naturellement, je l’espère, pour un public nombreux.

EXTRAITS DE PRESSE 

YASMINA REZA, L’ART DE PEINDRE LES HUMAINS AUX ABOIS

Elle excelle à pointer nos petites frustrations et nos grands tremblements. Dans «Une Pièce espagnole» à voir aux Amis, à Carouge, l’autrice française saisit une famille en crise. Jubilatoire

Une pièce dans une pièce dans une pièce. Aux Amis, ces jours, Yasmina Reza se paie le luxe d’une triple mise en abyme pour mieux égratigner cet art, le théâtre, qu’elle adule. Mais là où l’autrice française est toujours la meilleure, c’est dans l’expression des petites tensions qui, à force de répétitions, font de grands tremblements.

Sous la fine direction de Claude Vuillemin, les comédiens Margarita Sanchez, Roberto Molo, Sabrina Martin, Mauro Bellucci et Patricia Mollet-Mercier jouent la provocation familiale dans Une Pièce espagnole, à voir jusqu’au 9 octobre. On rit beaucoup, mais on souffre aussi devant l’acharnement que des gens supposés s’aimer mettent à se blesser.

Mariano l’irrésistible
Mauro Bellucci. Heureusement qu’après une pause, ce comédien genevois est revenu aux affaires. Sur la scène du petit théâtre carougeois, c’est clairement lui qui détient le record de rires dans le public. Il faut dire que son personnage est spécialement corsé. Dans la pièce que les comédiens sont en train de monter, il joue Mariano, un prof de maths alcoolique qui regarde le monde avec un abattement hébété. Peut-être a-t-il développé ce détachement pour mieux résister aux assauts furieux de sa femme Aurelia (Sabrina Martin), comédienne restée confidentielle et qui fulmine devant le succès fulgurant de sa sœur Nuria (Patricia Mollet-Mercier) dans le même métier…

En tous les cas, l’aquoibonisme de Mariano fait fureur dans le public et lorsqu’il imite Lucchini, c’est carrément la transe. A l’opposé de cette humeur maussade, Roberto Molo campe Fernan, un gérant d’immeuble aux mille compétences, dont celle d’aimer avec un bel élan Pilar, sexagénaire au pied léger et mère de trois filles qui ne sont pas ses meilleures amies. Margarita Sanchez, qui ose les cheveux gris et elle a raison, donne à ce personnage toute sa fougue latine.

Salves sur la famille…
Les meilleurs moments du spectacle? Ils flamboient au deuxième niveau de la mise en abyme, lorsque les comédiens plongent dans la pièce espagnole, ou plutôt dans le canapé familial, et règlent leurs comptes sur le ton de «tu ne m’écoutes pas, tu ne me comprends pas».

Nuria minaude dans des robes de star en rêvant de jouer la sœur moche dans Tchekhov. Aurelia bout dans sa robe stricte en torpillant tous ceux qui laissent entendre qu’elle est petite-bourgeoise. Pilar, magnifique dans son tailleur rouge, souhaite rire au théâtre et accuse les coups de ses filles en colère. Et les hommes, plus bonhommes, titillent et tempèrent. On le voit, le scénario qui date de 2004 est genré, mais les salves verbales sont de toute beauté.

… Et traits sur le théâtre
D’ailleurs Aurelia la mal-aimée tient sa revanche. Lorsque, dans la pièce espagnole, elle répète avec son mathématicien de mari une pièce bulgare dans laquelle, prof de piano, elle tombe amoureuse de son élève, son personnage féminin montre l’étendue de son talent en jouant une tirade de deux manières si opposées que le texte semble différent. Magie des rouages.

Une magie qui réapparaît lorsque Yasmina Reza se fait un malin plaisir de mettre dans la bouche de ses personnages des traits mordants sur le théâtre. «La satisfaction de l’auteur est la chose la plus médiocre qui soit, pour ne pas dire la plus répugnante»; «L’acteur qui ne veut pas anéantir l’auteur est foutu»; «Les acteurs ne sont pas des artistes pour la bonne raison qu’ils ont la folie de la séduction»… Autant de soufflets montrant tout l’amour que la dramaturge a pour la scène. Cet amour explose dans sa capacité à faire rire. Car, c’est bien connu et Molière l’a prouvé, fait rire au théâtre est le plus bel hommage qu’on peut rendre à la discipline.
Marie-Pierre Genecand, Le Temps, 29 septembre 2022

 

 

DU THÉÂTRE DANS LE THÉÂTRE : LAISSER VIVRE LES PERSONNAGES

Aux Amis musiquethéâtre, on joue à jouer des comédien·ne·s. Véritable mise en abyme du théâtre et réflexion sur la solitude, la famille et la société en général, Une pièce espagnole s’apparente à une tragi-comédie en forme d’auberge espagnole qui ne laisse pas indemne.

Sur la scène, cinq comédien·ne·s répètent une pièce espagnole. Les voilà donc qui jonglent entre scènes répétées et adresses au public, ou au metteur en scène, à la costumière, voire par moments à l’auteur imaginaire de cette pièce. Dans cette pièce, le personnage d’Aurelia (Sabrina Martin) répète elle-même une pièce bulgare, alors que sa sœur Nuria (Patricia Mollet-Mercier) est une grande actrice de cinéma nommée aux Goya[1]. Dans cette pièce, on suit l’histoire d’une famille, avec la mère (Margarita Sanchez) et son nouveau fiancé Fernan (Roberto Molo), les deux filles et le mari (Mauro Bellucci) d’Aurelia. Après les avoir aperçu·e·s, chacun·e de son côté, dans leur vie quotidienne, nous les retrouvons lors d’un goûter familial où la nostalgie, la mélancolie et le mal-être de chacun·e sera exacerbé.

Des personnages de la société
Ce spectacle est-il une comédie ou une tragédie ? Sans doute un peu des deux, car l’on rit beaucoup, mais le propos est loin d’être heureux. Ainsi, la plume de Yasmina Reza nous laisse dans une forme de suspension, comme si elle avait donné une teinte de départ à ses personnages, avant de les laisser voler de leurs propres ailes, comme si iels vivaient par elles-mêmes et eux-mêmes. Cet effet donne une sensation de réalisme à la pièce, avec des personnages « réels », qui seraient le reflet de la société. Le personnage joué par Mauro Bellucci dit d’ailleurs quelque chose comme : « Être acteur, c’est jouer des personnages mieux que nous-mêmes. », comme si jouer sur une scène était une forme de sublimation du réel, comme si on lui donnait finalement plus de force, de poids, de caractère.

Dans Une pièce espagnole, chacun·e évolue avec ses problèmes, et il devient dès lors difficile de se comprendre au sein de cette famille – la famille de la pièce, comme la « famille » de comédiens, d’ailleurs. Le mari d’Aurelia, professeur de mathématiques, est mou (ainsi que le décrit le comédien qui l’incarne), sans relief, et se met à boire pour tenter de garder une certaine constance. Son épouse, quant à elle, semble en vouloir à tout le monde : à sa mère qui lui préfère sa sœur, à sa sœur devenue célèbre alors qu’elle-même continue à jouer des petits rôles, à sa fille qu’elle paraît délaisser… Quant à la mère, si elle retrouve un semblant d’épanouissement dans sa nouvelle relation, elle peine à comprendre ses filles et a l’impression qu’on ne lui dit jamais rien, notamment concernant la troisième sœur partie vivre ailleurs. Nuria, derrière les paillettes de sa vie d’actrice, semble éprouver une grande solitude : elle ne dit ainsi rien de sa relation avec un célèbre acteur américain et n’a pas de véritable complicité avec le reste de sa famille. Fernan, enfin, est le gérant de l’immeuble de sa dulcinée : il semble tout faire pour s’entendre avec tout le monde, mais peine à exprimer le fond de sa pensée, de peur d’être intrus et rejeté par les autres… On pourrait croire cet ensemble de personnages quelque peu stéréotypés, mais il n’en est rien : si une facette de la personnalité de chacun·e ressort plus que les autres, c’est simplement pour mieux nous renvoyer le reflet de nous-mêmes et de la société qui nous entoure. Le recul et l’analyse qu’ont les comédien·ne·s qui doivent les interpréter dans la pièce ne font que renforcer cette impression.

Une véritable auberge espagnole
Durant le goûter qui réunit tout le monde, chacun·e semble chercher quelque chose : l’approbation d’un·e autre, un soutien, de la confiance… Alors, on cherche chez l’un·e, chez l’autre, et les alliances n’arrêtent pas de changer : Nuria et Aurelia semblent développer un brin de complicité face à la mère, jusqu’à ce que le mari d’Aurelia fasse des remarques plutôt déplacées à la sœur de celle-ci ; le mari et Fernan commencent à bien s’entendre, jusqu’à ce que la mère se présente en victime face aux autres… L’on pourrait multiplier les exemples, mais ce que nous retenons est surtout l’effet « auberge espagnole » : chacun·e est venu chercher quelque chose, mais ne repartira qu’avec ce qu’iel a amené, sans trouver de réponse à ses questions. Autrement dit, rien ne sera vraiment résolu, et toutes et tous repartiront comme iels sont venus : dans leur solitude, avec leurs doutes, et il faudra bien continuer de vivre avec !

Avec cette belle troupe de comédiens, les personnages de Yasmina Reza – et ceux de l’auteur espagnol qu’elle a inventé – prennent véritablement vie, pour nous renvoyer en pleine face la solitude de chacun·e, sa nostalgie, et cette recherche constante du bonheur. Quant à savoir comment le trouver…
Fabien Imhof, La Pépinière, 22 septembre 2022