19 FÉVRIER – 8 MARS 2020

De Samuel Beckett

Avec Anne Durand et Claude Vuillemin
Mise en scène Claude Vuillemin. Scénographie Terence Prout
Lumière Jean-Michel Carrat. Son Nicolas Le Roy
Photos Anouk Schneider. Effets spéciaux Benjamin Kraatz
La pièce Happy Days traduite de l’anglais par l’auteur en 1962 est publiée aux Éditions de Minuit

SYNOPSIS

Paysage de désert brûlé. Winnie se réveille et vaque à ses occupations sous le soleil du zénith, feignant d’ignorer son ensablement. « À quoi ça rime …fourrée jusqu’aux nénés dans le pissenlit ? » Ça rime avec la vie de tout être humain. Pour Winnie, il s’agit de goûter jusqu’à la lie aux petites joies qui lui restent. Un bonheur persistant de vivre… Fouiller dans son cabas, contempler autour d’elle…

Anne Durand, merveilleuse interprète de Probablement les Bahamas l’an dernier, retrouve le metteur en scène Claude Vuillemin pour incarner l’héroïne drôle et bouleversante du chef d’œuvre de Samuel Beckett.

Production Le Chariot – Les Amis

 

HORAIRES

Mercredi, jeudi, samedi 19h • Vendredi 21h • Dimanche 17h

Relâche lundi & mardi

 

LA PRESSE

L’ENLISEMENT AVANT LA MORT

Fabien Imhof, La Pépinière du 09 mars 2020

Dans ce qui semble être sa routine depuis bien longtemps, elle est l’incarnation même du positivisme, au sein d’un univers qui ne prête pas à l’optimisme. […] Et, alors qu’elle est coincée dans son trou, elle parvient à amener du dynamisme à la scène, bien que sa tête soit seule à sortir. Par un habile jeu de regards, Anne Durand semble bouger encore et encore, même lorsque la fin s’approche. Une performance vraiment complète… Lien…

LES YEUX DANS LES YEUX

Pascal Décaillet, Léman Bleu du 02 mars 2020

Entretien avec Claude Vuillemin
Léa Déchamboux, février 2020

Quel est ton rapport à Samuel Beckett ? Comment tu abordes cette pièce ?
Beckett disait lui-même : « Si je le savais, je le dirais. Vous me demandez toujours des explications, alors je pourrais en donner une, mais il faudrait toujours finir par peut-être… » Beckett est très secret, il donne ces indications-là et on se débrouille. Dans le travail ensuite, on se construit un parcours – la comédienne Anne Durand et moi –, on construit un parcours du personnage. On ne peut pas tout résoudre. Parfois certaines choses restent un mystère alors on les laisse en suspens et chacun est libre de les interpréter comme il le souhaite.
Ce texte est, pour moi, comme un long poème. Il y a une interrogation sur le sens d’être au monde… Dès la naissance, on est déjà destiné à mourir. Qu’est-ce qu’on fait avec ça ?

Comme tu l’as dit, les pièces de Beckett sont toujours remplies de beaucoup de didascalies (actions, attitudes des personnages), comment penses-tu les traiter ? Comment on peut se libérer de ces « injonctions » de l’auteur, tout en les respectant ?
Tout est important chez Beckett, alors on s’interroge. Ce qui est le plus délicat à maîtriser, c’est la notion de temps. Lorsque Beckett a monté cette pièce en anglais, la comédienne lui posait des questions et il répondait toujours « aucune importance ». Et un jour, il est arrivé avec un métronome et lui a dit : « voilà, ça c’est le rythme », parce qu’il voulait que toutes les choses soient sur le même rythme : un temps, ça faisait « tac, tac, tac », etc. Il était obnubilé par ça. Nous prenons un peu de liberté par rapport à cela, en fonction de la comédienne qui le joue aujourd’hui, de son souffle propre, puisqu’elle est au cœur de ce long poème. Mais on respecte toutes les didascalies ! Toutes les actions indiquées sont suivies scrupuleusement. Je considère ce texte comme une partition de musique ; Cela me donne un appui de jeu formidable et comme on le sait, la liberté se trouve dans la contrainte. Le travail de répétition sert à trouver comment entremêler tout ça : les actions, les paroles et que ce soit fluide. profond mais aérien.
J’aime aussi la simplicité et la concrétude de cette pièce : Winnie se réveille et elle fait sa toilette. Ça commence par les dents, puis les lèvres, la brosse… Tout à coup, il n’y a plus rien à faire, alors elle trouve manière de s’occuper. C’est alors qu’intervient le sac, comme une malle aux trésors… C’est aussi un combat pour ne pas céder au désespoir. Enlisement il y a, c’est certain. Alors profitons du moindre instant. Contemplons ce qui est encore vivant.

Le fait que Winnie soit enlisée jusqu’à la taille, puis jusqu’au cou, limite aussi beaucoup le choix de scénographie. Comment l’as-tu imaginée ?
Beckett indique qu’elle est prise dans un mamelon de terre, alors on le fait. Pourquoi montrer autre chose ? C’est si beau comme image et surtout si éloquent ; Winnie, malgré ses rêveries, tente de rester ancrée dans le sol. Le personnage de Willie est peut-être là pour ça : il vit dans un trou et, de temps en temps, il sort pour prendre le soleil ; il lit les petites annonces dans son vieux journal et fait des commentaires de temps en temps. Ses interventions sont, pour moi, comme un court-circuit pour désarçonner Winnie, pour la faire réagir, la réveiller. Et Winnie a terriblement besoin de ça – elle lui pose des questions, le stimule, même s’il ne répond pas toujours. C’est une manière pour elle de garder un lien avec le monde.
Alors on peut se demander ce qu’est cet endroit ? C’est un endroit désolé, un désert. Mais ce qui est intéressant en réalité, c’est l’emprisonnement, l’enfermement. Winnie ne peut plus bouger ses jambes. Au début, elle peut encore bouger le haut du corps, les bras, la tête ; elle se souvient du temps où elle était jeune et pouvait se déplacer, chercher l’ombre quand il y avait trop de soleil et inversément. Dans le deuxième acte, elle ne peut plus rien bouger, ne peut plus sentir son corps. Donc on se dirige vers quelque chose de plus en plus contraignant…  de plus sombre, sans pouvoir affirmer que c’est la mort.

Est-ce que tu abordes de manière différente le premier et le deuxième acte ? J’ai l’impression qu’on sent plus une sorte d’« inquiétude » du temps qui passe – qui est justement accentuée par l’immobilité et l’enlisement de la comédienne – dans le deuxième acte, non ?
Tout à fait. Déjà, sa situation a terriblement changé, donc évidemment, ça l’influence. Dans la première partie, il y a cette volonté d’aller de l’avant, de se remotiver, alors que la deuxième partie est plus calme. Il y a quelque chose dans le rythme qui change. Dans le deuxième acte, Winnie a aussi moins besoin de son partenaire, comme si elle commençait peut-être à renoncer… à la vie ? Elle trouve une certaine sérénité en tous cas. Par rapport à la mort, ou à la disparition, la fin… de quoi ?

Les pièces de Beckett reflètent souvent une vision pessimiste de la condition humaine et pourtant, le personnage de Winnie incarne en quelque sorte le positivisme absolu. Elle s’encourage à continuer de vivre pour ne pas tomber dans le néant, elle trouve la joie dans toutes les petites choses… Il y a cette phrase qui revient beaucoup, sous plusieurs formes « Oh le beau jour encore que ça va être ! »
C’est la dimension un peu mystique de cette pièce. Mais le sentiment d’absurdité n’est jamais loin chez Beckett. Pourquoi on vit, sachant qu’on va mourir ? Pourquoi se lève-t-on le matin ? C’est très facile de sombrer : parce qu’on n’a pas de succès, pas de travail, pas d’ami, pas de soutien… Ou on peut décider d’aborder notre journée autrement et se dire qu’il fait beau et que ça vaut la peine de vivre, garder le désir…
Dans la pièce, les deux personnages ne sont pas dans la même dynamique : l’un – Willie – semble avoir renoncé, il ne bouge plus. Alors que Winnie se bat pour vivre, pour ne pas disparaître. Mais elle ne maîtrise pas tout : le temps, elle ne le maîtrise pas. Mais malgré tout, elle tient, elle se bat ; contre elle-même, contre ses bouillons de mélancolie, ses souvenirs… C’est terriblement beau. Et touchant.