27 MARS – 14 AVRIL 2019

de Annie Ernaux

Avec Caroline Gasser. Adaptation et mise en scène José Lillo
Lumière Rinaldo Del Boca. Coproduction Les Amis – Cie Attila Entertainment

SYNOPSIS

Annie Ernaux replonge dans l’été 1958, celui de sa première nuit avec un homme, dans une colonie de vacances où elle est engagée comme monitrice. Une « première fois » qui a profondément marqué son existence.

Après une incursion aussi lumineuse que personnelle dans l’œuvre de Léo Ferré (Il n’y a plus rien), José Lillo s’empare d’un texte bouleversant d’une écrivaine d’exception. Paru en avril 2016 aux éditions Gallimard, Mémoire de fille n’a encore jamais fait l’objet d’une adaptation scénique. Il aura fallu à Annie Ernaux presque une vie entière pour écrire ce livre. Seule une inscription apparaissait régulièrement dans ses carnets, le chiffre 58, année où tout est arrivé… Dans Mémoire de fille, Annie Ernaux évoque avec beaucoup de finesse la cruauté des premiers « rapports sexuels » d’une jeune-fille peu préparée à la rudesse masculine. C’est Caroline Gasser, comédienne charismatique au riche parcours, qui portera ce récit.

 

HORAIRES

Mercredi, jeudi, samedi 19h • Vendredi 21h • Dimanche 17h

Relâche lundi & mardi

MÉMOIRE DE FILLE

Notes de mise en scène, J. Lillo, février 2019

Où qu’elles aillent, les filles mettaient dans leur valise un paquet de serviettes hygiéniques jetables en se demandant, entre crainte et désir, si ce serait cet été-là qu’elles coucheraient pour la première fois avec un garçon.

Été 58. Un été immense comme ils le sont tous jusqu’à vingt-cinq ans.Les adolescents de France s’apprêtent à partir en vacances. Qui sur la Côte d’Azur pour qui provient de familles fortunées ; qui s’occuper des enfants dans des colonies, dispersées sur tout le territoire, pour qui dispose de larges plages de temps mais de très peu d’argent. C’est le cas d’Annie Duchesne, alors pas encore Ernaux, à la colonie de S dans l’Orne, précise-t-elle. C’est l’été de ses dix-huit ans. Quasi cinquante ans se sont écoulés entre le récit qui affleure ici, incisif et prudent à la fois, âpre et doux pourtant, paragraphe après paragraphe, conquis minutieusement les uns à la suite des autres, et une écrivaine au sommet de son art. D’une écriture qu’on dit blanche, en raison de son économie de moyens, de la neutralité de son toucher, elle ciselle les contours délicats de ce qui a part à l’inavouable de la vie et plonge en eaux profondes, là où le silence et l’oubli ont durablement établi leur règne et que la justesse de l’écriture peut seule délier.

Ce livre, il aura fallu à Annie Ernaux presque une vie d’écrivaine pour l’écrire. Projet longtemps remis, presque hors de portée, apparaissant régulièrement dans ses carnets sous l’inscription 58, ellipse sciemment entretenue, seulement une date, les chiffres secrets de l’année où tout s’est passé et, autour, des bribes, énigmatiques, comme pour ne pas faire violence, ne surtout rien forcer, laisser faire, apprivoiser d’abord. On ne fait pas violence à la mémoire, on la laisse remonter. On laisse revenir sous forme d’abord fragmentaire les souvenirs, les sensations, jusqu’à ce qu’elles se précisent et soient nettes, disponibles. Alors écrire devient possible.

Depuis vingt ans, je note « 58 » dans mes projets de livre. C’est le texte toujours manquant. Toujours remis. Le trou inqualifiable.

Les fortunées de l’amour ont parfois des commencements difficiles. L’œuvre littéraire d’Annie Ernaux est parsemée d’histoires d’amour sublimes, intenses, apaisées, que sa force d’écriture a su, à chaque fois, magnifiquement restituer dans leur complexité, leur réalité pleine et plurielle, souvent contradictoire, toujours intense. S’il a fallu tant de temps pour pouvoir remonter jusqu’au cœur initial de l’entrée en sexualité, c’est que le surgissement de l’acte tant désiré l’a laissée à l’insu d’elle-même comme à la merci d’elle-même, sans qu’elle puisse de quelque façon que ce soit ni se comprendre tout à fait dans l’instant ni dans l’après des jours et des semaines qui l’ont suivi et qui, durablement, laissera sa trace, puis, s’estompera, jusqu’à n’être plus qu’une ombre fantomatique au sein de soi, quelque chose d’étranger et d’intime à la fois. Oui, quelque chose d’incompréhensible et d’inexprimable s’est produit en elle, quelque chose qu’elle mettra une vie à nommer, où la honte le dispute à la joie, la fierté au remord, la fille qu’elle fut à la femme qu’elle est devenue.

La grande mémoire de la honte, plus minutieuse, plus intraitable que n’importe quelle autre.

La France de 58 n’est pas la France de 68. C’est une société petite-bourgeoise à haute densité morale. Les jeunes gens sont traversés de désirs contrits dont ils n’ont pas les clés et par lesquels ils se jettent à corps perdu dans la vie. Pour les filles surtout, comme souvent dans la plupart des sociétés, à la plupart des époques, le passage peut s’avérer difficile, se présenter sous un jour confus.

Lui, c’est H, le moniteur-chef. Il est grand, blond baraqué, un peu de ventre. Elle ne se demande pas s’il lui plaît, si elle le trouve beau. <…> Elle est subjuguée par ce désir qu’il a d’elle, un désir d’homme sans retenue <…> Elle ne demande pas où ils vont. A quel moment a-t-elle compris qu’il l’emmenait dans une chambre <…>

Rapide, presque brutal, l’acte a lieu, elle n’en est pas très sûre, tout est allé très vite et désormais, tout est changé. L’intérêt que lui portait le moniteur-chef est tombé d’un coup. Pas d’idylle, pas de prolongements. Les nuits se succèdent dans le tourbillon de la vie de la colonie d’été, il y a des garçons, il y a des filles, elle n’est pas farouche. Cela se saura. Dans le détail. Sa honte est rendue publique par la cruauté des intrigants, méthodiquement cruels comme peuvent l’être à cet âge les adolescents livrés à eux-mêmes. Et, à l’échelle des sociétés organisés, les hommes entre eux.

Chaque jour et partout dans le monde il y a des hommes en cercle autour d’une femme, prêts à lui jeter la pierre. 

De cette première fois dont elle parviendra finalement à s’extraire pour vivre sa vie de femme accomplie, épanouie, sereine, Annie Ernaux tire un récit court et majeur, dense sous sa forme limpide et minimale où elle atteint, passant par sa propre intimité, à l’universel. Un prodige.