10 JUIN – 21 JUIN 2020

De Woody Allen

Avec Isabelle Bosson, Nathalie Boulin, Léa Déchamboux, Juan Crespillo et Didier Carrier
Traduction Jean-Pierre Richard et Benoît Lavigne
Mise en scène Didier Carrier. Scénographie Mathias Brügger
Costumes Giulia Muñiz. Coiffure et maquillage Katrine Zingg
Lumière Jean-Michel Carrat. Photos Loris Von Siebenthal

SYNOPSIS

Nous accueillons une création particulièrement réussie du metteur en scène et comédien Didier Carrier, présentée l’an dernier au Crève-Coeur de Cologny : Central Park West de Woody Allen. Maître incontesté dans l’art de la comédie de moeurs, le prolifique réalisateur new-yorkais signe ici une parodie du couple aussi désopilante qu’assassine, servie par une équipe de comédiens remarquables: Isabelle Bosson, Nathalie Boulin, Léa Déchamboux, Juan Crespillo et Didier Carrier.

Production Le Crève-Coeur

HORAIRES

Mercredi, jeudi, samedi 19h • Vendredi 21h • Dimanche 17h

Relâche lundi & mardi

 

LA PRESSE

APPARENCES ET FAUX-SEMBLANTS: WOODY ALLEN SUR LA SCÈNE DU CRÈVE-COEUR 

Fabien Imhof, La Pépinière du 5 février 2019

Central Park West. C’est le titre d’une pièce de Woody Allen jouée en ce moment au Théâtre du Crève-Cœur à Cologny. Une comédie grinçante qui met en avant les rapports humains avec une rare clairvoyance, dans une brillante mise en scène de Didier Carrier.

Pour son soixantième anniversaire, le Théâtre du Crève-Cœur a fait peau neuve : des murs rouges nous accueillent à l’entrée, la salle a été remodelée pour créer une ambiance encore plus intimiste et chaleureuse. Pari réussi pour cette nouvelle saison qui fait salle comble tous les soirs.
Lumière bleue sur la scène. Un tango résonne. Phyllis Riggs et son mari Sam entament une danse pleine de sensualité, avant de se déchirer. La dispute a éclaté, la rupture est imminente. Sans mots, on comprend rapidement la situation. Carol, la meilleure amie de Phyllis arrive en catastrophe, inquiète de l’appel au secours envoyé par son amie. Bien vite, les choses évoluent, et l’on apprend que Sam a trompé Phyllis avec Carol, qu’il part s’installer avec elle à Londres. Enfin ça, c’est ce que l’on croit…

Des personnages très typés…
Ce qu’on retient de Central Park West, ce sont d’abord cinq personnages. Chacun, à sa façon, représente une des facettes de l’humanité, avec un trait de caractère, pas forcément avantageux, qui ressort. Il y a d’abord le docteur Phyllis Riggs, cette brillante psychanaliste interprétée par la non moins brillante Isabelle Bosson. Cynique, elle trouve toujours le mot qu’il faut pour piquer son entourage, le rabaisser. Bref, elle sait appuyer là où ça fait mal. Son amie Carol (Nathalie Boulin), quant à elle, est au premier abord une blonde écervelée, naïve, voire idiote. Son mari Howard n’est pas en reste. Avec ses airs de simplet, il semble dépassé par la situation, mettant bien longtemps à comprendre que sa femme le quitte, alors même qu’il vient d’installer son père en maison de retraite. Sam, incarné par l’excellent Juan Crespillo, dégage une certaine antipathie, avec son air sûr de lui et cette impression de tout maîtriser grâce au charme qu’il exerce sur la gent féminine. Arrive enfin Juliet (Léa Déchamboux), la véritable maîtresse de Sam, celle pour qui il quitte sa femme. Cette jeune femme d’à peine 21 ans passe pour une profiteuse, manipulatrice, qui a séduit Sam par intérêt, profitant de la beauté que lui confère son âge.

… et pourtant bien plus complexes.
Mais cette façade laisse bien vite place à la vérité. Phyllis, sous ses airs de femme que rien n’atteint, révèle une grande fragilité, dévastée qu’elle est d’apprendre que son mari la trompe avec tout ce qui bouge ou presque depuis tant d’années, même la voisine estropiée ! De cynique, voire détestable, elle devient touchante. À côté d’elle, Carol est complexée. Elle se cherche un modèle depuis des années. Il y a eu cette professeure d’histoire de l’art qu’elle admirait tant, puis son amie Phyllis, à qui tout semblait réussir. Alors, quand elle pense avoir réussi à lui prendre son mari, c’est une belle victoire : elle a dépassé son modèle. Son mari Howard est tout l’inverse. Alors qu’il paraît d’abord simplet, il est peut-être celui qui comprend le mieux la situation. Ses petites interventions au moment où presque tous les acteurs sont réunis (Juliet n’est alors pas encore entrée en scène) témoignent d’une vivacité d’esprit que bien peu soupçonnaient. Ses réactions improbables – comme aller cuisiner des raviolis alors que la tension est à son comble – montrent sa réelle capacité à désamorcer les conflits et les éviter. Sam, pourtant si sûr de lui, est en fait brimé par sa femme, qui l’a « émasculé » en ne lui laissant pas prendre sa place. Bien vite, il perd tout contrôle de la situation, et cela empire à l’arrivée de Juliet… Celle qu’on croyait manipulatrice – on a même entendu le mot « salope » – est en réalité dépassée par les événements. Six mois auparavant, elle n’était même pas capable de se présenter toute seule. Comble de l’ironie, c’est le docteur Phyllis Riggs qui l’a soignée… Juliet est donc tout sauf manipulatrice. C’est une jeune fille plutôt naïve, qui ne comprend pas encore tout aux subtilités de la séduction et des relations humaines, un peu à l’image de tous en fin de compte…

Du Woody Allen (presque) pur jus
À travers ce tableau de personnages tous  plus complexes les uns que les autres, Woody Allen tend un miroir à notre société, où chacun, à sa manière, est un peu hypocrite et tente de faire bonne figure, avec une personnalité pourtant fragile qu’il ne souhaite pas toujours montrer. Les rapports humains sont décortiqués avec un humour acerbe, souvent bien plus cru que dans ses films, où la poésie et la métaphore sont bien plus présentes. Par les choix de mises en scène, proches par moments des codes du théâtre de boulevard, avec ces nombreux renversements de situations, ces dialogues improbables, Didier Carrier parvient à rendre hommage à ce texte incisif sur les moeurs humaines et la manipulation constante dans les rapports humains. Sans oublier de mettre en avant l’humour du « génie lunetteux et pince sans rire », ominprésent au fil du spectacle.

Central Park West, c’est donc une pièce à ne manquer sous aucun prétexte : un texte piquant et incisif, des comédiens formidables portés par une mise en scène toute en justesse. On aurait pu assister à une pièce sérieuse où l’on dénonce sans scrupules les rapports humains, du sexe à l’intimité du couple, en passant par toutes les petites névroses du quotidien du couple. Mais le rire n’est-il pas le meilleur moyen de faire réfléchir ?